lundi 29 août 2016

Cocteau inventeur de Genet (remix)

Quelle main a rajouté au crayon sur ce profil d'ange ou de faune "on dirait Jean Genet"? C'est que, probablement, Cocteau dessinait déjà Genet avant de le connaître. En ce sens, comme l'on dit des sites archéologiques, Cocteau, découvreur de Genet, en est l'inventeur.


Selon tous les témoignages, le première rencontre entre Cocteau et Genet a lieu le 14 février 1943. Genet a été précédé par son manuscrit de Pour la belle (première version de Haute Surveillance) destiné à Jean Marais communiqué par François Sentein: ni Cocteau ni Marais n'ont aimé la pièce. Début février 1943, c'est Roland Laudenbach qui fait passer un exemplaire de la première édition (clandestine, réalisée en prison) du Condamné à Mort. Deux jours après l'avoir lu à Roger Lannes et Yanette Delétang-Tardif, Cocteau souhaite rencontrer l'auteur, alors bouquiniste sur les quais, qui, bien habillé et chaussé "de gants d'un gris parfait" se rend rue Montpensier en compagnie de Laudenbach et Jean Turlais (deux gardes du corps imposants commente Jouhandeau). Jean Turlais est un critique de théâtre et  poète lié à la droite fasciste (il mourra pourtant au front, âgé de 25 ans; la même année, Cocteau livrera une préface à l'édition posthume de ses poèmes Savoir par cœur), Genet l'a  rencontré sur les quais, échangeant avec lui des avis sur Jouhandeau; Turlais envisage déjà de rédiger une Histoire de la littérature fasciste d'Homère à Jean Genet (titre que Genet avoue trouver du plus grand ridicule). Selon Edmund White, Bérard et Kochno étaient présents dans l'appartement de la rue Montpensier, mais Cocteau voulut voir Genet seul, lui demandant immédiatement de le tutoyer.


De cette première entrevue, on ne saura pas grand chose, sinon que Cocteau lui disant "Tu es poète", se saisit de ses mains et les posa sur son front, (un poète illustre porte à son front mes mains, Journal du voleur) et comme Genet le raconte dans une note du Journal du Voleur, que Cocteau l'appelle immédiatement "son genêt d'Espagne", coïncidence dont il est frappé car il mendiait quelques années plus tôt dans le Barrio Chino à Barcelone.

Alors que dans le Journal du Voleur Genet enchaîne sur la confusion avec la fleur, dont il se voit la fée, il n'est pas certains que Cocteau l'ait tout à fait envisagé sous cet angle: si genêt d'Espagne est bien le nom en français de deux espèces de plantes, le spartium et la genista, c'est aussi un petit cheval compact et musclé monté a la jineta, c'est à dire avec les jambes repliées sur des étriers courts. Cocteau le savait bien pour l'avoir signalé dans une lettre à Max Jacob en 1926:
Le genêt d'Espagne est une merveille - Les gens qui nous disent : mais c'est aussi une plante - gâchent la vie- C'est un cheval - un cheval avec des fleurs aux oreilles.

 Dans son journal, en date du 14 février, Cocteau note:
Une tête de paranoïaque avec un charme noué qui se dénoue vite. Une vitesse, une malice terribles. J'ai fait un dessin de lui qu'il emporte. 


L'original de ce dessin célèbre a disparu, Genet l'aurait donné à Turlais qui le punaisa dans sa chambre où il fut emporté par des locataires de passage. Les deux versions qu'on en connaît sont des copies réalisées ce même jour à main levée.
Je l'emmène déjeuner avec Bérard, hôtel du Louvre. Il récite par cœur mon poème enregistré à Ultraphone : "Le Fils de l'Air". Peu à peu il se met en confiance et nous récite son nouveau poème "Le Boxeur endormi".
On voit, quoique son interlocuteur n'en soit pas tout à fait dupe, que Genet a fait tout ce qu'il pouvait pour séduire immédiatement Cocteau. Comme Le Fils de l'Air fait écho à sa propre histoire d'enfant abandonné, le Boxeur endormi (dont Genet fera parvenir à Cocteau une version manuscrite en même temps qu'un exemplaire dédicacé du Condamné à Mort, le priant d'accepter la dédicace comme lui a accepté le dessin) fait doublement référence à l'univers de Cocteau, qui s'était improvisé manager de Panama Al Brown.


Au dernier moment, Genet rajoute devant le titre Le Voleur. Le poème débaptisé sera repris à un mot près dans La Parade, édité dans Poèmes par Barbezat en 1948:

Une avalanche rose est morte entre nos draps.
Cette rose musclée, ce lustre d'Opéra
Tombé du sommeil, noir de cris et de fougères
Qu'insulte autour de nous une main de bergère,
     Cette rose s'éveille!
Sous les haubans de deuil que le conte appareille!
Vibrants clairons du ciel tout parcourus d'abeilles.
Apaisez les sourcils crispés de mon boxeur.  (1ère version "tordus")
Bouclez le corps noué de la rose en sueur.
Qu'il dorme encor. Je veux l'entortiller de langes
Afin de nous savoir cruels dénicheurs d'anges
Et pour que plus étrange et sombre, chez les fleurs
Soit au réveil ma mort, avec faste pleurée
Par ces serpents tordus, cette neige apeurée.
O la voix d'or battu, dur gamin querelleur
Que tes larmes sur mes doigts que tes larmes coulent
De tes yeux arrachés par le bec d'une poule
Qui picorait en songe, ici, les yeux, ailleurs
     Des graines préparées
Par cette main légère ouverte à mon voleur.



Deux jours plus tard, le 16 février, Genet revient rue Montpensier lire des extraits de Notre-Dame des Fleurs. D'abord dubitatif, Cocteau note dans son journal le soir-même:
Trois cents pages incroyables où il crée de toutes pièces la mythologie des "tantes". Au premier abord un pareil sujet rebute (je le lui reprochais ce matin).

Et Cocteau d'envoyer Turlais chez Genet reparti fâché chercher une copie du dactylographe et porter une invitation à dîner, au restaurant l'Armagnac. La légende dit qu'il aurait ce soir-là réalisé sur la nappe une série de portrait, où l'on reconnaît une photo célèbre de Genet, plus tardive et une écriture qui est probablement celle de Caillaux.


On suppose donc que malgré le montage du papier à en-tête de Santo Sospir, ce portrait de Genet est également un faux: on peut remarquer que parmi tous les portraits connus de Genet, Cocteau ne l'a jamais représenté de face:


Dès cet instant l'engouement de Cocteau n'a plus de borne, il fait lire le livre à Colette, Paul Valéry ("brûlez-le"), Jouhandeau, toutes ses connaissances et s'efforce d'arracher Genet à son milieu habituel en l'envoyant immédiatement sur la côte d'azur (Genet descend à Villefranche, posant ses pas dans ceux de son mentor) avec les 30 000 francs d'avance de son premier contrat qui le lie à Paul Morihien.

 dessin pour la couverture de l'édition Morihien de Our Lady of the flowers (1949)




Le ton de la première lettre connue de Genet à Cocteau -mars 1943 sans doute- étonne par sa familiarité. Après quelques compliments (un peu forcés peut-être) sur de vieilles œuvres (Opium, La dame de Monte Carlo), le récit du travail sur les six pages quotidiennes qu'il rédige des Enfants du Malheur (Titre de travail de Miracle de la Rose), Genet avoue qu'il a perdu 7000 francs à Monaco, puis en vient à des confidences plus extravagantes, comme s'il jouait à attiser la jalousie de Cocteau::
J'ai fait un gosse de 20 berges; c'est le portier ou chasseur chez Maxim's. Les italiens sont ici. On dit que lorsqu'ils vont au cinéma ils laissent leurs fusil au vestiaire. Il y en a 4 très beaux et très jeunes à mon hôtel. Je les aime passionnément.
La lettre suivante, de Paris (avril 1943) car cette fois Cocteau s'est rendu à Nice, est un long cri d'extase au sujet d'un jeune acteur et son
petit escargot d'une grâce et d'une fragilité qui font honte à ma gueule de butor qui fonce la tête la première.
Ces rapports idylliques de larrons en foire cèdent assez vite devant les atermoiements de Genet quand il s'agit d'obtenir de Denoël une édition semi-clandestine de Notre-Dame des Fleurs. Cocteau les rapporte dans son journal avec un amusement où l'on sent poindre un léger début d'agacement, encore relativement attendri:
Premier mouvement de Genet: "Je ne veux pas paraître." Deuxième mouvement: "Je veux paraître pour quelques copains." Troisième mouvement: "je veux paraître comme pornographe et gagner de l'argent. Le reste m'est égal." Quatrième mouvement: "Je veux paraître sous le manteau." Cinquième mouvement: "Denoël est lâche de me faire paraître sous le manteau. Il risque la prison. Et moi j'ai passé ma vie en prison et j'y ai écrit mon livre".
Cocteau comprend-il alors que Genet ne sera pas le nouveau Radiguet et échappera toujours à tout contrôle?


Cocteau Profil de Genet (1943? 1ère exposition Lunéville 1965)

Arrêté le 29 mai, Genet est de nouveau renvoyé en prison pour les vols de livres commis en 1939. C'est le début d'une odyssée judiciaire sur laquelle Genet, craignant la relégation va forger un nouvel épisode de sa légende de voyou criminel et obliger tous ses amis à sortir de l'ombre, quitte à saper leur propre réputation. Ses lettres de La Santé insistent particulièrement pour que ses amis viennent en aide à Guy, jeune cambrioleur dont il est tombé amoureux.

Le 26 juillet, Genet écrit à Cocteau une lettre enjôleuse pour le remercier d'avoir témoigné en personne à son procès:
Je ne sais pas si je suis le plus grand écrivain de l'époque, et je ne sais pas si tu le penses (j'espère que non, mais tu l'as dit pour me sauver et voila ce qui me bouleverse et me met en face de toi dans la situation d'un type orgueilleux qui se laisse écraser par un geste d'amour plus beau que ses gestes d'orgueil (...)
Dès ma sortie je partirai à la campagne. Tu me verras très rarement et seulement dans l'intimité (...) Profondément je reste un truand. J'aurais dû le comprendre et ne t'aimer que de loin. mais comme la faute d'indélicatesse est trop dure pour moi, je me dis que je ne l'ai commise qu'à cause de ton insistance à me dire de t'aller voir souvent. Comme si nous avions besoin de cela! Il y a dix ans que je t'aime et tu n'en savais rien.


Libéré le 30 août, Genet se rend directement chez Cocteau, le 4 septembre, il y rencontre Jouhandeau:
Marcel Jouhandeau me téléphone à l’instant qu’il a lu le livre de Genet. Il le trouve génial et d’un lyrisme inconnu jusqu’à ce jour. Il a caché à Élise qu’il voyait Genet. Il lui a raconté que le rendez-vous [le jour même chez Cocteau] était pour me rendre les épreuves. Élise m’en aurait voulu d’introduire une bombe dans sa maison.
Le 8 septembre,  Cocteau note dans son journal:
Genet est accouru, croyant que j'allais le blâmer et le renvoyer. Il était tout surpris que je ne porte aucun jugement sur son acte. Chacun est libre d'agir comme il le veut. Genet, malade d'orgueil, croit se révolter contre la "littérature" qu'il méprise. Il se révolte contre les tentatives que chacun fait pour lui venir en aide. Il est le littérateur type.
ce que Sentein rapporte dans Nouvelles minutes d'un libertin sous la forme suivante:
la conversation avec Genet devient parfois et pour certains difficile. Qu'il soit sûr de son génie, soit; mais qu'il s'en montre assuré depuis qu'on le lui a dit, agace... [et après avoir cité le passage du Journal, lié au refus d'être publié clandestinement par Denoël, Sentein rapporte cette confidence de Cocteau] Puis, comme s'il profitait de ce que nous sommes entre deux portes et qu'on ne nous voit pas, dans la mimique de faire monter en flamme une main au-dessus de sa tête, l'autre l'accompagnant sur l'avant-bras et le menton posant sur l'épaule un profil de diva; "C'est la tantouze... Hein, quoi?"
à noter que les relations de Cocteau avec Sentein survivront (un temps au moins) aux brouilles avec Genet; Sentein, écrivain sans oeuvre jusqu'à la veille de ses 80 ans (mais dit-on nègre de Brasillach, Montherlant, Jacques Laurent et Cocteau) fut sollicité en 1949 pour la révision du Journal sous l'occupation de Cocteau. "Je ne puis dire la répulsion qu'il m'inspire. Tout m'y exaspère" (Sentein Minutes d'in libertin). Sa version, bien qu'expurgée ne paraîtra pas, Auric ayant recommandé à Cocteau d'éviter de "collectionner les paires de claques".




Loin de partir pour la campagne, Genet récidive: il est de nouveau incarcéré du 24 septembre 1943 au 15 mars 1944, prétendant afin que Cocteau soit immédiatement averti de son arrestation que le livre qu'il a volé lui appartenait.
La notice de la vente à Drouot du manuscrit de Querelle de Brest fait état de ce mot de Cocteau à Genet: " Tu es un très mauvais voleur puisque tu te fais toujours prendre, mais tu es un grand écrivain. Travaille."  En date du 25 septembre 1943, Cocteau notait dans son journal: "Il volera toujours. Il sera toujours injuste. il embêtera toujours ceux qui se compromettent pour lui venir en aide". Le vol est-il chez Genet une maladie, une compulsion ou une pose? Invité à une soirée chez le couturier Jacques Fath (où l'on sert du camembert en 1944), Genet dérobe une boîte ornée de diamants et d'émeraudes. Quand il s'aperçoit que les pierres sont fausses, il s'effondre en larmes en criant "escroc, voleur" et fait rendre l'objet par l'intermédiaire de Cocteau. Quatre ans plus tard Fath dessinera les costumes de l'unique ballet de Genet 'Adame Miroir.

 Transféré au Camp des Tourelles, Genet écrit à Cocteau, début février 1944:
Ce n'est tout de même pas ma faute si on m'emprisonne... Dis-moi ce que tu fais. Moi j'ai fini mon livre [Miracle de la Rose]. Je le donne la semaine prochaine à la dactylo. Je travaillerai sur des frappes (mais c'est tout mon travail, sur les frappes!) Je mène une drôle de vie, tu sais, avec des types bizarres, mêlés, emmêlés, tristes, bêtes, laids. Je vais d'une chambre à l'autre, je n'ai pas encore de lit, je couche le jour un peu (une heure) sur chacun et je passe mes nuits à errer, à écrire, à effrayer les gendarmes avec mes allures de fantôme.


Le 24 mars 1944, Cocteau note:
Genet sort du camp et arrive ici. Le même. Hérissé de faux scrupules et de revendications. Il se rend compte que ce qui est arrivé est miraculeux, mais la semaine prochaine, il le trouvera normal et recommencera ses sottises, néfastes pour sa personne et pour les nôtres [...] Mais peu lui importent les autres. Lui seul est pur, lui seul a tous les droits etc. etc.
J'avais la fièvre et il m'éreintait. (Sa pureté. Elle est admirable. Je grogne et je me trompe mais je grogne.)
 Je lui ai payé son voyage pour Lyon. Il va y excéder Barbezat. Outre qu’il me semble difficile qu’il agisse sans Paul [Morihien]  et sans Denoël, Barbezat est incapable de trouver tant d’argent. Il est probable qu’il insultera Barbezat comme il a insulté Denoël...
En avril 1944, dans le numéro 8 de L'Arbalète , tiré à 1000 exemplaires, Marc Barbezat publie effectivement un chapitre de Notre-Dame des Fleurs. C'est lui qui lance Genet et le sauve véritablement de la déportation en s'engageant à lui verser un salaire mensuel. « A ce moment, Genet fut plus que célèbre. Tout Paris se l'arrachait », écrit Marc Barbezat


En mai 1944, Genet rencontre Sartre, et une nouvelle phase commence qui le fait s'éloigner progressivement de Cocteau bien qu'il semble avoir vécu par intermittence à ses côtés.



 Le 24 juin 1944, Genet écrit néanmoins ce poème d'anniversaire pour la St Jean:

Casse en deux mon silence écrou de la cellule
     Où dansent les barreaux

     Il y a quelque ridicule
     A remercier le bourreau

Merci bourreau mon corps était las de ma tête
Votre hache a tranché un nœud qui me gênait
     Trinquons le jour de votre fête
     A la santé de Jean Genet


Dessin de Cocteau dédié à Jean Genet (feuille volante dans une première édition du Miracle de la Rose à l'Arbalète. Faut-il comprendre dans H.C. non pas Hors Commerce, mais qu'il s'agirait d'un portrait fantasmé d'Harcamone?)


 Cocteau portrait à taches (vers 1940)


Durant l'année 1945, les relations de Cocteau et Genet vont du beau fixe à la brouille: le 16 juin 1945, lors d'un dîner en son honneur dans l'atelier du peintre Jean-Denis Maillard, Cocteau emmène Genet, encore inconnu des autres convives. Comme il reproche au peintre d'avoir suspendu au mur un cadre vide, celui-ci lui rétorque "il ne tient qu'à vous de le remplir".
Maillard raconte:
Il s'exécuta avec enthousiasme, pour ma plus grande joie, signa par deux fois (...) et écrivit dans l'épaule "Jean je nais". Or, dans l'euphorie générale, Genet prit le fusain et écrivit en travers du dessin "Premier témoignage visible Jean je t'aime et je t'admire".


La même année pourtant, dans une lettre où il se plaint de la mévente de Chants secrets (Le condamné à mort et La Galère parus chez Barbezat en mars 1945 ) avec une couverture illustrée non plus par Cocteau mais par Emile Picq,


Genet, vouvoyant Cocteau, lui réclame de l'argent (Vendez-donc les tapis de votre frère pour me donner de l'argent, volez vos parents, faites des exactions...).



Cocteau n'obtient le dactylographe de Spectre du coeur (février 1945) rebaptisé en août L'Oeil de Gabès que par Morihien qui vient de signer un nouveau contrat d'édition avec Genet.
L'érotisme ne lui suffisait pas. Cette fois c'est la Milice qu'il exalte, l'Allemagne du Reich, Hitler. Toute cette apologie effrayante s'échappe de la bouche de son jeune ami Jean Decarnin, communiste, mort sur les barricades d'aout [1944], et que j'ai vu si souvent rue de Montpensier, lorsque Genet était en prison et qu'il nous servait d'intermédiaire. Les meurtriers de Jean deviennent son hypnose, son charme, son rêve, ses dieux. (Journal de Cocteau)
Pourtant c'est bien Cocteau qui suggère le titre définitif du livre, Pompes funèbres, dont Genet lui reprochera, sept ans plus tard d'avoir refusé la dédicace, tout en en réalisant le frontispice:
Premier projet de couverture (non publié)

Page de titre de l'édition clandestine Mohirien (avril 1947) "à Bikini aux dépens de quelques amateurs"




Genet me dit que j'ai refusé la dédicace de Pompes funèbres dont je lui avais trouvé le titre. Il se trompe. Je me suis incliné devant sa dédicace à Jean Decarnin" (Cocteau Le Passé défini)
 

 Photos de Jean Decarnin dit Daniel Dorat

Cocteau, daté 1945





Comme le souligne le critique Gregory Woods, Sentein, à la lecture d'une première version du Journal du Voleur, identifie dès 1943 l'apparition dans ses textes "d'un Genet qui a lu Genet" mais aussi d'un "Genet qui a lu Cocteau qui a lu Genet". La lucidité de la remarque rejoint le portrait par Cocteau de Genet en "littérateur-type".


Querelle de Brest marque la collaboration la plus visible entre Cocteau et Genet. C'est aussi le livre qui décalque au plus près les thématiques de Cocteau, parfois jusqu'à la parodie, le roman que Cocteau n'a pas osé écrire, mais qui lui permet par l'illustration de faire à son tour, dans le miroir de Genet, œuvre de pornographe.

Dès 1945, alors qu'il a écrit en 10 jours 150 pages de ce qui s'appelle encore Tonnerre de Brest  Genet écrit à Barbezat: "Jean Cocteau et Pierre-Quint en sont fous" (il cite au passage le nom d'un éditeur potentiellement concurrent).

L'affaire de la dédicace avortée se reproduira en avril 1947, lorsque le riche industriel et collectionneur Jacques Guérin offrira d'acheter le manuscrit de Querelle de Brest pour la somme de 50 000 francs. Alors que la première page de ce manuscrit porte la mention "à Jean Cocteau", Genet n'hésitera pas à la rayer pour la remplacer, y compris pour l'édition de 1948 par le nom de son acheteur.

Comme les trois romans qui le précèdent, Querelle se nourrit d'éléments autobiographiques (la découverte du moyen-orient durant la carrière militaire de Genet, d'où le titre provisoire Querelle d'Egypte, sa désertion et son incarcération à Brest. Comme il existe un vrai Dargelos au lycée Condorcet, un condisciple de Genet en primaire se nommait Querelle.

Le Livre Blanc est à l'évidence la source la plus directe, le personnage de 
Pas-de-Chance (futur inspirateur du monologue L'Assassin) représentant une sorte de Querelle résigné en modèle réduit. Cocteau reprendra d'ailleurs -en version affaiblie- quatre des dessins pour Querelle dans l'édition anglaise du Livre Blanc.



Rappelons encore que le seul dessin publié de Pas-de-Chance représente un marin aux mains coupées thématique qui  inspirera peut-être à Genet la particularité physique du personnage de Stilitano (Journal du Voleur), sa main manquante et sa grappe de raisin "plaie-postiche".

 Pas de Chance ou Desbordes? (vers 1930)

Les ressemblances thématiques remontent même beaucoup plus loin. On trouve des traces de Thomas l'Imposteur chez Genet, et de ses illustrations, comme le marin assis, portant la mention Le négligé de la véritable élégance



Cocteau: première version du Marin assis

Et que dire de l'apothéose de Thomas, en rapport avec "l'admirable paragraphe de Querelle de Brest où Jean Genet se demande si les deux frères se battent, où plutôt ne cherchent pas à se confondre en un seul."(Cocteau lettre du 27 décembre 1957 à Jacques Hébertot)




Plus révélateur encore, tout Querelle de Brest paraît sorti comme le lapin d'un chapeau, d'un dessin d'Opium de Cocteau Affaire de Mœurs, au cœur duquel apparaît un marin sans mains  et sans tête et le nom de Brest:



On s'apercevra en retournant le dessin que Cocteau en a en tout cas repris le procédé pour la frise de couverture de la première édition du roman.



Mais l'idée poursuit Genet qui songe à renouveler l'emprunt: à la dernière page du Journal du Voleur, Genet annonce un second volume sous le titre Affaire de Mœurs. De même, un encart volant dans l'édition Mohirien de Querelle de Brest annonce une suite qui aurait dû porter le titre Capable du fait.
Une brusque lassitude nous a fait abandonner Querelle qui déjà s'effilochait. Un an après (j'écris cette note en septembre 1947) voici qu'il se reforme en nous, qu'il y impose sa turbulente et joyeuse culpabilité. Nous allons regrouper ses aventures sous ce titre Capable du fait. L'ouvrage fini l'année prochaine au printemps, nous pourrons le vendre à l'automne. (édition originale de Querelle de Brest)

Condamné déjà pour vol, je puis l'être à nouveau sans preuve, sur une seule accusation légère, sur le doute. La loi me dit alors capable du fait. (Journal du Voleur)
Ni l'une ni l'autre de ces suites n'ont vu le jour.
La première édition de Querelle de Brest (Morihien, sans nom d'éditeur) date de novembre 1947 (numérotée à 525 dont 15 comportant un dessin original et 40 paraphés par l'auteur).

Une seconde édition en décembre (1850 exemplaires) ne comporte plus les dessins



Dédicace de Querelle par Cocteau  ("je ne sais pas de qui sont ces dessins mais je vous les dédicace tout de même ") et dessin autographe



Idée sans doute de Paul Morihien pour contrer les éventuels réveils de la censure, les illustrations de Cocteau étaient distribuées de 10 pages en 10 pages  de façon à pouvoir éventuellement les enlever sans perte de texte, ce qui explique que circulent encore certains exemplaires non illustrés de ce tirage original.

Parmi les 29 dessins de l'édition originale, on ne reproduira que les plus innocents,seuls visibles par un public non averti (l'ensemble est consultable ici ).

n°7
 Le souvenir de Radiguet et Desbordes anime ce dessin.
 Il y aura également quelques Jean Marais endormis


n°13

n°14


n°18
Mme Lysiane

n°27






En juillet 1946, c'est Christian Bérard, recruté pour dessiner les décors d'un Dom Juan, qui profite des vacances de Jouvet au château de Montredon, pour convaincre l'acteur de lire les deux actes de La Chambre des Bonnes. Sous la pression de Bérard, Kochno, Cocteau et Marie-Blanche de Polignac, Jouvet, qui cherche un complément de programme à l'Apollon de Marsac de Giraudoux -et que la critique accuse de ne monter que des vieilleries éculées- accepte de s'intéresser à la pièce à condition qu'elle soit condensée en un lever de rideau et débarrassée de ce qui pourrait choquer son public bourgeois.

Commencée dès 1943, la Tragédie des Confidentes, projetée en quatre actes avec 8 à 12 personnages (dont au moins deux rôles masculins, celui de Monsieur et de Mario le laitier) ne figure pas dans la liste des pièces de théâtre du contrat d'édition Morihien. La réduction en un lever de rideau avec une nouvelle chute sous le titre Les Bonnes parvient à Jouvet en 48 heures, comme si Cocteau, habituellement réticent aux projet dramatiques de Genet, avait pour ainsi dire co-écrit la pièce en se servant de ses souvenirs des années 30 et d'Anna la Bonne.


"Cocteau, Bérard et Jouvet m'ont énormément aidé. Les Bonnes étaient informes quand je les ai données à Jouvet. Je les ai reprises sur son conseil et c'est Cocteau qui a trouvé la chute." (Interview avec Hélène Tournaire pour La Bataille n°220, 1949)

création des Bonnes dans les décors de Bérard


Cédant aux exigences de Jouvet, Genet, au fil des répétitions donnera au moins une troisième mouture du texte. Peu satisfait de l'aspect "divertissement" que Jouvet confère à son oeuvre (il lui reproche de l'avoir "parisiannisée" pour la rendre acceptable), Genet en villégiature à Cannes, n'assiste pas à la première. Dans la liste d'invités qu'il envoie à Pauvert à l'intention de la secrétaire de Jouvet, Cocteau ne figure qu'en dixième place (après Sentein), le nom de Sartre est suivi d'un point d'interrogation; il place en tête Roger Stéphane, suivi de Violette Leduc, alors dédicataire de l'oeuvre.


La photo que Genet dédicaça à Violette Leduc

C'est elle qui rapporte cette confidence de Cocteau en juillet 1947, lors d'une promenade dans le jardin de Milly:
"Cocteau s'effaçait complètement devant Genet. Il m'a dit dans son jardin un matin d'été: "Il a été l'écrivain que je n'ai pas pu être".


copie 1950 du premier portrait de Genet (la ligne marquant les cheveux a disparu)

Dans ces rapports de maître à élève, une question empoisonne très tôt la relation: celle du cinéma que Cocteau semble considérer comme son domaine réservé. Dans une lettre à Sentein dès le 15 mai 1943, Genet raconte l'entrevue au Negresco durant laquelle Cocteau rejette violemment l'idée d'un film sur une "colonie pénitentiaire d'enfants à l'ombre d'une centrale".
"Je vais foutre en roman mon scénario. Comme tu l'avais prévu, Cocteau a fait la gueule. Il a parlé de déjà fait, m'a dit que c'était merveilleux, plus beau que tout, qu'on l'avait vu mille fois, que je ne trouverais pas d'argent... Jeannot (Marais) et moi écoutions bouches bées. Moi je me suis mis en rogne. Ils viennent me voir tous les deux dimanche. Mais je suis malade, je ne verrai personne."

Le seul film réalisé par Genet est un court métrage de 25 mn, tourné entre avril et juin 1950: Un chant d'amour. Ce film muet fait apparaître plusieurs des amants de Genet et notamment Lucien (Marius pour l'Etat Civil) Sénemaud, rencontré en 1945 (peut-être grâce à Jean Marais qui avait fait avec lui une partie de son service militaire). 


Genet fera construire pour Lucien, sa femme et leurs enfants une maison à Cannes.

Cocteau "pour Lucien"

Quoiqu'il vienne en visite sur le tournage et propose de filmer les extérieurs près de la maison de Milly, Cocteau refuse tout conseil ou aide technique. Le 20 août 1952, il note: "Il y aussi sa révolte à cause de l'échec de son film. Il le donne comme une amusette et ne le considérait pas comme tel à l'époque". Il faut dire que la première projection d'une version non censurée aura lieu aux Etats-Unis, vingt ans après, où la "bluette romantique" (comme le considèrent encore certains critiques) rejoindra Le Sang d'un Poète au rang des films-cultes, malgré qu'on en ait...

Autour de 1950, Genet approche encore le cinéma à trois reprises, en tant qu'acteur ou du moins figurant dans des "home-movies" dont deux au moins disparurent à jamais. Le seul survivant (un exemplaire unique tourné par Henri Filipacchi en négatif inversé) est Coriolan, film du dimanche scénarisé par Cocteau, où apparaissent tous les familiers de l'époque dans les jardins de Milly (Marais, Josette Day, Morihien): conçu dès l'origine comme un souvenir privé, le film est désigné par Cocteau comme "notre chef d'oeuvre inconnu".

En octobre 1950, dans le parc de la propriété de Jacques Guérin à Luzarches Genet et Violette Leduc improvisent un autre court-métrage: 
"Ce petit film a été tourné par mon ami Jean Boy. Malheureusement il a été perdu. Le scénario racontait l'histoire d'une mère qui se promène avec son enfant, en l’occurrence une chaise longue poussée par la gouvernante jouée par Java. Genet était le bébé emmailloté d'organdi. Il fouettait avec une ficelle attachée à une branche sa mère, Violette Leduc, habillé en 1925 qui dans sa course perd la perruque blonde qu'elle portait. il y avait une séquence de baptême où mon frère jouait le curé." Et Simone de Beauvoir de commenter dans sa correspondance: "La femme laide interprétait la mère. Elle l'a installé dans un chariot, qu'elle a poussé le long d'une allée tandis qu'il la fouettait à tour de bras. Si on se souvient que Genet n'a pas eu de mère et combien ça l'affecte, et qu'elle, elle hait la sienne et a joui de ce qu'à travers elle la Mère soit battue, ça équivaut à une sorte de psychodrame qu'ils ont spontanément réalisé". Cocteau ne mentionne jamais l'histoire. Ne s'en serait-il pas souvenu dans la dame qui s'est trompé d'époque du Testament d'Orphée ou la mère folle du Chiffre Sept?

Il y a enfin Ulysse ou les mauvaises rencontres, parodie de l'Odyssée tournée par Alexandre Astruc dans les caves du Vieux Colombier fin 1949: "Cocteau, dans le trou du souffleur jouait le rôle d'Homère, Christian Bérard, sa barbe humide de whisky, celui de Poséidon. François Chalais et France Roche, dansant sur la scène incarnaient Ménélas et son épouse la Belle Hélène... Juliette Gréco était Calypso... Jean Genet puis moi-même, le Cyclope. le montage que j'ai réussi ç en faire a été perdu dans le naufrage d'Adet Badel, réfugié en Suisse. En fait, je m'étais contenté, malgré les personnages illustres que j'avais devant ma caméra, de pasticher une fois de plus le clair-obscur et les cadrages de l'expressionnisme allemand." (Astruc Le Montreur d'ombres)



En 1952, les éditions Gallimard entament la publication des œuvres complètes avec une préface-fleuve de Jean-Paul Sartre, le Saint-Genet comédien et Martyr, qui en occupe tout le premier volume.
22 juillet 1952: lettre de Cocteau à Jean Marais
"Le livre de Sartre sur Genet est terrible -magnifique et nauséabond. A force d'enfoncer des torchons sales dans la bouche et dans la gorge de Genet, il a bouché les cabinets. En extrême aisance. Mais on sort de là très triste. Si tu rencontres Genet, tâche de savoir ce qu'il en pense. "Comment me trouves-tu?" te demandera-t-il. La réponse de Sartre est effrayante."

Au lendemain de cette lecture, Cocteau stupéfait reçoit de Milan la lettre de Genet qui lui propose de rompre toutes relations. "Tu me trouveras ingrat. Je t'ai beaucoup dû. Je ne te dois plus rien." Il accuse également Cocteau de ne s'être jamais occupé que de cinéma industriel, et vient en personne exposer ses griefs à Santo-Sospir à la mi-août:
«Toi et Sartre, vous m’avez statufié. Je suis un autre. Il faut que cet autre trouve
quelque chose à dire. »

"Tu n'as fait qu'être une vedette depuis dix ans. J'en reviens à cette nécessité défensive de Genet d'abolir ce que firent les autres pendant qu'il ne faisait rien. (A-t-il détruit son travail de cinq années?)... Hier, je n'ai même pas osé demander à Java s'il avait été témoin de la destruction des textes.
Egotisme de Genet. Son visage s'est éclairé lorsque je lui ai offert de déposer
Java à Bordighiera par mer. (Java est déserteur.)" (20 août 1952)

La dépression, due à sa stérilité littéraire entraîne Genet à rompre avec toutes ses anciennes relations même si cette attitude est sujette à retournements divers. En décembre 1952, il salue la publication du Chiffre Sept, début août 1954, il écrit, après une nouvelle visite à Santo Sospir cette lettre affligeante:
"Toi tu as la chance de vivre dans une atmosphère à la fois calme et tendre. On te dorlote parce que tu es gentil. Moi on a tendance à me brusquer parce que je suis rêche et en trop bonne santé. Je voudrais être malade. Je vais aller en Espagne pour être encore plus seul. Après j'irai au Maroc."

Même secrètement blessé, Cocteau ne se départit jamais en public de son admiration pour Genet: il tient à citer son nom dans son discours de réception à l'Académie, malgré la colère de Vaudoyer, secrétaire perpétuel, et ne le remplace pendant la cérémonie officielle (à laquelle assiste Genet) que par la transparente périphrase "un immoraliste de mes amis, canonisé par Jean-Paul Sartre". En 1958, pour la création de Haute Surveillance à New York, il écrit "un génie, avec tout ce que ce mot implique de merveilleux, de mystérieux et d'intolérable" et récidive dans l'éloge en 1960 pour la reprise du Balcon à Vienne. Il donne même une couverture pour l'édition des Nègres (mais dédiée à l'éditeur) peu après que Genet fît l'erreur de lui demander de solliciter Picasso.





Dernier hommage, au sortir du tournage du Testament d'Orphée, Cocteau confie à la revue londonienne Arts Quarterly, le poème-dessin L'Aurige :
« Ce petit poème mélange l’Aurige de Delphes et mon ami Jean Genet parce qu’il écrivit que le mot grec me représente. »
« Grec il l’a dit de moi ce Genet d’Espagne / Courant et reniflant dans les faubourgs chinois / Épluchant mes hiéroglyphes comme des noix ». 


Il n'en va pas de même en privé, comme le prouvent ces extraits du journal de Cocteau, demeurés inédits du vivant de Genet:

fin juin 1956: J'ai bien observé Genet au festival surprise de Francine. Hélas, il est snob. Snob et moraliste. Il pense. Chose lourde et triste. Il demande: "Qui est cette pouffiasse?" - "Pourquoi ces types sont-ils en smoking?" - Ces pédérastes se déguisent parce qu'ils rêvent d'être de vieilles poules" - Etc.
J'aime Jean, mais cette pose, ce quant à soi, cette réserve de vieille dame de province me consternent.

27 janvier 1959: Genet, grand poète, comme Zola, dans Notre Dame des Fleurs, ne vaut rien dans ses poèmes.

20 mars 1960: Je viens de relire Les Nègres. C'est détestable et lamentable et vide et prétentieux et pire encore que Le Balcon, pièce prétentieuse lamentable et détestable. Quand je pense à la pureté, à la force des Mariés de la Tour Eiffel et que ce galimatias prétende les mettre et me mettre plus bas que terre. Et ces dames (Marie Bell, Simone Bériau, M. Belin) qui, après les barbes de Giraudoux et de Claudel, adoptent celles de Genet, tombent toutes régulièrement dans le piège du faux sublime et du "génie". Le triste c'est que Genet réponde à leur attente et se réfugie dans leurs jupes.
Quelle distance entre Notre-Dame des Fleurs et Les Nègres. Genet s'imagine s'éloigner de moi alors que c'est moi qui m'en éloigne.

23 décembre 1961: Hier soir j'ai lu un conte de Lagerhof. Je lui trouve des charmes extraordinaires. Il l'emporte mille fois sur Genet et Sartre dont je n'éprouve plus les pouvoirs. Pompes funèbres me dégoûte un peu et l'attitude de Genet qui se révolte lorsqu'on cherche l'érotisme dans son œuvre m'apparaît comme un mensonge! A chaque ligne on ressent la gêne d'un exhibitionniste qui s'excite en écrivant.
(source Cahiers Jean Cocteau, nouvelle série n°1)


Quoiqu'elles apparaissent parfois comme le produit d'un certain dépit amoureux renforcé par une jalousie que motive le succès mondain, ces opinions ne constituent-elles pas le summum de la fidélité? Genet, qui avouait lui-même ne jamais relire ses anciens textes, aurait ajouté:
« Je n’ai pas de lecteurs mais des milliers de voyeurs qui me lorgnent de leur fenêtre donnant sur la scène de ma vie personnelle. (...) Et je suis écœuré par cet intérêt que suscite l’être de scandale que je suis. Je veux qu’on me laisse tranquille. Je veux commencer quelque chose de neuf. Je ne veux pas qu’on parle de moi, que les journaux publient des choses sur mon œuvre. Je veux en finir avec cette légende... (Genet extrait de la correspondance 1985). »


jeudi 11 août 2016

la fresque de la Villa Blanche

C'est fin août 1932 que Cocteau trace, en collaboration avec Bérard sa première décoration murale dans la loggia du jardin de la Villa Blanche, à l'occasion d'un bal masqué sur le thème "Toulon 1900". En 1965, Pierre Chanel (conservateur honoraire du musée-château de Lunéville) put prendre cette photographie, avant que les nouveaux propriétaires ne fassent recouvrir l'ensemble de plusieurs couches d'enduit:

Le pendant (un marin déambulant, cigarette aux lèvres, dans les rues de Toulon) a disparu sans laisser de trace. Le "St Tropez" dessiné sur une porte de la villa Kia Ora en 1937 à Pramousquier aurait subi le même sort:

mardi 14 juin 2016

Al Brown


 Al Brown (à gauche) dans ce qui semble être l'ancien décor de l'Elysée-Montmartre


Cocteau entre en contact avec Al Brown au début 1937, quelques mois avant sa rencontre avec Jean Marais, lequel résumera dans Histoires de ma vie la familiarité entre le champion noir, Marcel Khill et Cocteau qui semblent plus ou moins cohabiter à l'hôtel de Castille où vit le poète.

Il me raconta que si Al Brown avait de l'amitié pour lui, c'est qu'un jour le grand boxeur lui avait demandé la permission de prendre un bain chez lui. Or, après l'avoir pris, il allait vider la baignoire quand Jean Cocteau lui cria:
- Nous sommes en retard, ne vide pas la baignoire, je prendrai mon bain dans ton eau.



Et Marais de résumer un peu plus loin la rencontre:

Jean, amené par Marcel Kill (sic) dans une boîte de nuit, vit l'ancien champion faire un numéro de claquettes, tout en sautant à la corde comme à un entraînement de boxe. Le numéro était superbe. Jean invita le boxeur à sa table et l'interrogea. Al Brown avait perdu son titre en 1935 en faveur de l'espagnol Baltazar Sangchili. Le jour du match, il avait été empoisonné et n'avait pu déclarer forfait à la dernière minute. Ruiné par son entourage, il gagnait sa vie dans un night-club. Il se droguait. Il buvait. Jean décida de le sauver et de le faire remonter sur le ring. D'abord, il le fit accepter à l'hôpital Sainte-Anne où il serait désintoxiqué. Al croyait être dans une luxueuse clinique.
Puis, aidé par Coco Chanel, on trouva des fermiers qui consentirent à transformer leur ferme en camp d'entraînement. jean essaya de contacter des managers de boxe. Hélas! aucun ne s'intéressait plus à Al Brown. A ce moment le journal Ce soir demanda à des articles à Jean Cocteau en lui laissant le libre choix des sujets. jean commença alors une série d'articles sur Al, poétiques et passionnants. Al était mort et son fantôme reviendrait reprendre son titre. Al Brown, le poète de la boxe, la mante religieuse. Tous les soirs, une page était consacrée au boxeur. Les managers commencèrent à dresser l'oreille. Ils proposèrent un match à la salle Wagram, pensant bien la remplir avec une telle publicité. C'était comble. Lorsque Al Brown apparut, il se fit insulter de toutes parts. On criait: "Poète! Danseuse!"
Les reporters photographiaient davantage Jean Cocteau que les boxeurs (...)

Le jour du match avec Sangchili, je crus qu'il allait perdre. Il avait trente-six ans et il fallait tenir quinze rounds. A un moment Al comprit que quoi qu'il arrive,s'il tenait jusqu'au bout, il aurait gagné aux points. L'arcade sourcilière en sang, il s'accrochait, repoussait son adversaire. Je n'osais plus regarder Jean que les flashes des photographes mitraillaient continuellement. Enfin le gong résonna, on leva le bras d'Al. Il était vainqueur.



Après le titre reconquis, Al tenta un autre match contre Angelmann: il gagna de nouveau par K.O.
Lorsqu'il décida d'abandonner le ring, Jean s'arrangea avec le cirque Amar pour qu'il parte en tournée. Ensuite il devait partir pour l'Amérique y monter une salle d'entraînement.







Cocteau, poème inédit écrit au lendemain de la revanche d'Al Brown

La Balance

Contre la haine, l’ombre et le jeu des rapines :

Le calme, le destin, la couronne d’épines.
La franchise, la danse et le choc du départ.
Le ratier, à la fin, s’attaque au léopard.
La rage de l’échec, la victoire factice
Et le couronnement final de la justice.
D’un côté le désordre et l’altercation
Et de l’autre l’instinct de conservation.
Cet instinct sous sa forme humaine la plus haute,
Victorieux du mal, du noir et de la faute.
L’âme blanche de Brown calculant et dansant
Une danse de mort, de vengeance et de sang.
Al Brown sortit vainqueur par la force des règles
Car les vautours seront les victimes des aigles.
Le ring environné de tombes et d’amis,
Et cet homme debout parce qu’il l’a promis.
Un sang pur racheta le drame de Valence,
Et la légèreté fit pencher la balance.
La fin de l'histoire selon Jean Marais:

Al s'en fut en Amérique. nous restâmes sans nouvelles de lui à cause de la guerre. Plus tard, Jean apprit qu'il était plongeur dans un bar de Harlem. Il partit pour New York, vit Al, l'aida financièrement et lui promis de l'aider. A son retour en France, il rencontra Marcel Cerdan, lui parla d'Al et Cerdan promit à son tour d'ouvrir une salle d'entraînement que dirigerait Al. Cerdan devait mourir dans un accident d'avion et Al de tuberculose dans un hôpital de New York.

Il semblerait qu'il soit en réalité mort dans la rue...

Article de Sports illustrated (Philip Hays dessinateur)

Dans Mes monstres sacrés (posthume, réunion de textes rassemblés par Edouard Dermit et Bertrand Meyer, on trouve sous la plume de Cocteau ce résumé de l'aventure:

J'aime la boxe et c'est pourquoi j'ai, un jour, convaincu Al Brown de plonger à nouveau dans cette poésie active, dans les syntaxes mystérieuses qui firent la gloire de sa jeunesse.
Je m'étais attaché au sort de ce boxeur parce qu'il me représentait une sorte de poète, de mime, de sorcier qui transportait entre les cordes la réussite parfaite d'une des énigmes humaines : le prestige de la présence.
Al était un poème à l'encre noire, un éloge de la force spirituelle qui l'emporte sur la force toute court.
Un poète voulait qu'un boxeur redevint champion du monde et la preuve faire d'une victoire de l'intelligence sur la force : j'ai conseillé à Al de quitter le ring.
L'entreprise cessait et le point final du poète devait être le point final du boxeur, de ce champion qui durant sa carrière avait multiplié les trouvaille et promené à travers le monde le spectacle de sa force fragile et de sa danse de cobra. 

 

deux croquis prétendument d'Al Brown, réalisés en 1962, soit onze ans après sa mort.