vendredi 20 avril 2018

pour le centenaire de la mort de Jean Le Roy





"Ce petit volume (Le Prisonnier des Mondes, seule plaquette publiée du vivant de son auteur) a suscité l'enthousiasme des critiques et des poètes, tant des plus anciens que des plus jeunes, et a confirmé ce jugement qui avait grandi au fur et à mesure de ses publications -un jugement que l'avenir confirmera sûrement : ce Jean Le Roy était un des poètes les plus représentatifs de son temps." écrivit son ami Walter Pach en octobre 1918 dans The Modern School en guise de nécrologie. Il semble que sa confiance en l'avenir l'ait aveuglé, aujourd'hui où presque personne ne songe même à commémorer le centenaire de la mort d'Apollinaire qui fut le premier à éditer quelques fragments de Le Roy.

Comme le rapporte la citation à l'ordre de l'armée du Général de Mitry le "jeune aspirant" Jean Antoine Le Roy du 414è d'infanterie, âgé de 24 ans "a été tué glorieusement sur ses pieds" le 26 avril 1918 vers 10 heures du matin d'une balle en plein front après que la section qu'il commandait se fût trouvéa à cours de munition face aux allemands.

Lire l'article contenant la préface de Cocteau pour le recueil posthume édité en 1924 Le Cavalier de Frise.

On a du mal à croire, en plus de la catastrophe que représente la mort de Le Roy, et celle de Dalize, dont toute l’œuvre poétique retrouvée n'est constituée que d'un unique poème, les quelques lignes de L'Europe Nouvelle du 1er juin 1918 mentionnant :
" Jean Le Roy laisse des poèmes écrits en collaboration avec son capitaine René Dalize, tué devant Craonne.
Lors de sa dernière permission, Jean Le Roy avait jeté au feu tout un recueil de poèmes prêts à être imprimés. Il avait pris cette décision à la suite de la lecture de poèmes d'un de ses amis, poèmes qu'il avait jugés très supérieurs aux siens."

Jean Le Roy et sa cousine Henriette Olgiati, qui servit de chaperon dans les salons littéraires à "fil et soie" comme le surnommaient ses amis de collège, et à qui l'on doit les copies de tous les poèmes restés inédits jusqu'au volume "De Quimper aux tranchées" qui reprend l'intégralité des textes retrouvés de Le Roy et dont sont extraites les deux photographies qui précèdent.


extrait d'une lettre à Joyce Shields, 2 avril 1916 :
Voilà bientôt un an (dans quinze jours) que je suis à la guerre. Je suis devenu un rude mitrailleur aux mains sales et langage vulgaire. J'ai pour amis des ouvriers et des paysans que je sens beaucoup plus près de moi que mes anciens amis restés à Paris. C'est que les premiers sont des soldats et que je suis aussi, complètement, un soldat.
Lex textes qui suivent se concentrent donc sur l'expérience du soldat Le Roy, suggérant à travers leur aspect fragmentaire, le documentaire plus ou moins mêlé de fiction que l'auteur aurait pu tirer de ce qu'il considéra (au moins jusqu'à la mort de son capitaine, René Dupuy des Islets), comme une aventure susceptible de produire du récit, et l'on pense bien sûr à ce qu'on retrouve de son expérience, mêlée à celle de Cocteau dans Thomas l'Imposteur qui pourrait être considéré, au sens du XXVIIè siècle, comme son Tombeau, lui dont le "corps n'a pu être ramené dans nos lignes" selon l'aveu du militaire anonyme qui demanda sa citation à l'ordre de l'armée.

 

 

Cantonnements

 Au chevalier des Islets

A Corbie, les soldats grillaient sur les pavés
Et, dans un parc ombreux, avec deux jeunes mères,
Nous jouions a tennis dans ma même journée
Que nous reçûmes le baptême de la guerre.

Dans les champs de Proyart, les tombes parsemées
Disaient un grand combat et des guerriers sans nombre.

Et c'est alors que nous avons connu Cappy
Où tout était plus clair que l'herbe des prairies,
Quand venant de là-haut, lavions le linge frais,
Entre les doux roseaux, - et Lemoine y était.

Mélisey, nimbée d'argent, dans tes vieilles pierres,
Je dormis au bruit des eaux onze heures entières.

Et le soir dans le calme plat des vieux marais,
Nous allions, nageant au clair des lunes paludéennes.

Au moutier de Morcourt, l'Espagnole aux yeux d'ombre
Nous versait le matin le chocolat au lait.

O nuits divines de Chuignolles !
Le quatorze juillet noué de banderoles !

Dans les jardins du soir, groseilles et bouquets,
Ce sut la plus belle semaine de l'été...

Le parc de Framerville, à l'auguste ordonnance,
Versait son ombre d'or sur les soldats de France.

     Puis le palais de Rosières,
     Et la nuit du Familistère,
     Et celle pleine d'émotion,
     Où fîmes la chasse à l'espion.

  L'équivoque logis des ombres habité.
  Faigle y jouait Mozart, Debussy et Weber,
  Troublant par toute la Santerre
  Le grand repos des filles de Rosières,
  Les défuntes prostituées.

Offensive de septembre.
Gniolle et Marseillaise de ceux, qui, parmi les morts, vont descendre

A Vailly, tu fus tué, mon brave Desfougères,
O mon vieux caporal, receveur sur les tramways d'Asnières

Verdrel, au loin tonnait le canon de septembre,
Et les fringants hussards attendaient de paraître.

Les deux vieux de Renarts sanglotaient à pierre fendre ;
L'adjudant était mort aux combats de septembre.

C'est à Villers-aux-Bois qu'un magnifique capitaine
M'enleva pour jamais à ma bien aimable dixième.

     Deuxième jour de voyage,
     Esboy, voici ta plage.

A l'oasis d'Antin, loin de tout papelard,
La mère était obèse et l'enfant coqueluchard.

Ils allaient, vêtus d'horizon,
Vêtus de bleu crépusculaire,
Corsetés comme des Lisons,
Par les rues de St. Pol, les messieurs de l'arrière.

Voici les frères noirs, voici les trois Servins
Où la pluie et le vent sentent le sel marin

Poudrée de poudre B., fardée d'éclairs mutins
Que la Lorette était jolie un beau matin.

Hermin, Hersin, Olhain, bois, labours et champs blonds
Laissent place à la houille, aux mines, aux corons.

Que fut bien accueillie au moulin de Frahier
     La venue du premier janvier !

Plombières entre les kilomètres !
Le vin de Malaga s'y vend sous le manteau
Et le mulet rétif fait en Espagne des châteaux.

Quand retrouverons-nous le kirsch de Fougerolles,
     Si bon souper, couche si molle ?

       Bayonvillers,
       Parmi les blés,
       On étouffait,
       Dans ce grenier.

Les trois pucelles de Vouhenans
De Bichette étaient presque folles,
"On ne peut mieux danser, dirent-elles, assurément,
Comme sa voix est douce et comme il a bon cœur,
Mes sœurs."
Elles lui donnèrent leurs bagues
Mais pourtant demeurèrent sages,
Pour que les estimât Bichette
Qui était maquereau à Marseille et tapette.

Vers le camp d'Arches,
En avant, marche !
Instructions des grandes unités au repos,
Vous n'aurez pas ma peau.

Sur talons orgueilleux, tels chapons de Houdan,
Les dames du bazar parfument Rechésy.
Les lèvres incarnat fleurent le verre à dents
Et l’œil en corridor insinue : "Allez-y !"

       Cochons de lait,
       Petits poulets,
       Neige éternelle
       Vin de Seyssel
       Et d'autre part
  Baignoires pleines de pinard !
  Ils sanglotaient, ils sanglotaient
  Les habitants qu'on évacuait,
  Le droguiste et sa jeune épouse
       A Pfetterhouse !

  Fresnicourt, Fresnicourt
  La belle Elise rit toujours.

  Abraham à Chavanatte
  Vaticine sur la claie,
  Tout son corps n'est qu'une plaie
  Et son gros œil se dilate.



à Walter Pach, décembre 1916

Mon cher vieux Pach,

Je suis sûr que vous me croyez "mort au champs d'honneur". J'ai le plaisir de vous annoncer que je suis toujours vivant (...) Ma "compagnie" est très sympathique. Nous sommes une bande de jeunes "poilus" sous un capitaine grand, maigre et jeune, un peu railleur, très brave et volontaire avec élégance. Tous les soldats sont enthousiastes de lui. C'est un ami de Picasso, Marie Laurencin, Derain, et les autres que vous aimez. Nous sommes maintenant les deux meilleurs amis. Nous faisons de grandes courses à bicyclette ensemble et nous nous appliquons à tirer de la guerre tout ce qu'elle a de captivant.
Pour le moment, après des semaines très dures (car nous avons pris part à la grande offensive de fin septembre en Artois) nous sommes au repos dans un délicieux et calme village. La joie de mes camarades soldats est touchante. Ils chantent tous, toute la journée et ils sont parfaitement libres. Il fait très froid et très beau, et nous passons notre temps dans les bois à la petite guerre autour d'un étang glacé, pour préparer la grande guerre.
Nous organisons aussi de grandes soirées, grâce au concours du célèbre Esposito, un jongleur professionnel, olivâtre et correct, à celui du "premier comique" MAGNOL très connu dans les théâtres de province, à celui du plus séduisant enfin, le chanteur Bichette, un jeune maquereau de la classe 1[?] qui remportait à Marseille des succès décisifs dans tous les caf'conc... (...)
C'est une très belle chose une compagnie de mitrailleurs. Le cortège se compose de mulets, si hautains, d'hommes casqués, et de caissons. Mon capitaine donne à notre compagnie un ton charmant de jeunesse et de bienveillance. C'est un ancien marin et en marchant il me raconte des histoires étonnantes du monde entier. Nous lisons ensemble Whitman dont les poèmes de guerre sont si beaux et nous portons de tranchée en tranchée un vieux dessin de Marie Laurencin qui a déjà décoré et éclairé bien des sapes bombardées.
(...)
Je suis très loin de la littérature aujourd'hui. Je me borne à mettre sur de vieux airs de France des paroles faciles rappelant les souffrances et les joies de mon régiment et ses exploits. L'aimable chanteur Bichette ou le grand MAGNOL interprètent avec art ces chansons au cours des grandes soirées de la compagnie.


CARNET  

(extraits), dernière prose retrouvée de Jean Le Roy


"Il va sortir de la boue, et chanter un cantique nouveau", dit la Bible. Le cantique des formes.

Nous sommes arrivés à un endroit terriblement difficile. Il faut renoncer à décrire, car le monde visible peut s'effacer d'un coup de pouce comme une décalcomanie.

Il ne faut pas non plus déformer, ce n'est pas digne nous. Il ne faut pas croire non plus qu'on puisse créer. Donc, il faut faire des romans d'aventure, ou autre chose. Dans Le Cap de Bonne-Espérance il y a du roman d'aventure et autre chose. Voilà le nouveau cantique chanté.
(...)
Dans le district de Kazan, quatre paysans jugés par d'autres paysans, ont été condamnés à être brûlés vifs. Tout le village a assisté à l'exécution. Dans la localité sibérienne de Barnapol, quatre très jeunes gens furent condamnés pour vol : trois ont été publiquement décapités ; le plus beau a été torturé, puis finalement on lui a cassé la tête. Les journaux d'information sont ainsi pleins d'une vie assez éparpillée. Beaux titres. Nouvelles brèves : en Grèce, en Pologne... L'écho est rarement beau, du reste.

Quel mécène fondera le grand quotidien d'information ne relatant que les faits divers du monde entier? Les discours des parlementaires ne seront pas transcrits, ni les voyages des chefs d'Etat, ni les mouvements administratifs, mais quelle source pour le théâtre, pour la poésie !

Vous qui aimez tant la vie, vous qui avez la bravoure du héros antique, détestez et redoutez la mort, vous qui avez pourtant vingt ans de plus que moi, j'irai vous trouver quand vous aurez soixante-dix ans. Je vous rappellerai notre prodigieuse aventure et je vous demanderai si vous acceptez de mourir :
"Tircis, il faut songer à prendre la retraite".

Tu seras mort depuis mille ans, un jour entre les jours, au cœur de l'éternité, tu t'éveilleras. Tu entendras soudain chanter dans ton cerveau cette phrase musicale qui fut pour toi toute la beauté de vivre, tout le plaisir de ta propre jeunesse, cette phrase pleine d'amour comme un obus de poudre. Tu seras seule dans ta tombe ; tu sauras que tu es mort ; tu auras pendant une heure, conscience de l'irréparable. Seul... mort... La musique s'éteindra, et doucement tu te sentiras retourner au néant.

Ne pas mourir seul !.. Dieu des armées, si vous voulez ma peau, faites-moi mourir dans une grande bataille, avec dix mille camarades. Je veux sentir passer la relève sur mon ventre. Je ne veux pas être seul dans un cimetière de secteur. Il me faut mes camarades, mes mitrailleurs, et je reposerai auprès des jeunes garçons aux noms familiers, Greliche, Montéléon, Sureau.

Quel désespoir doit être le tien, dans ta tombe, et comme tu dois lutter contre le néant pour faire jaillir une étincelle vitale, un geste, une pensée. Mais le vers te mange et bientôt tu seras tout à fait mort. Je connais mieux la mort que la vie.

Mon capitaine disait souvent : "la vie est belle". Il aimait quand on boit bien, quand on mange bien, et quand on dit des farces. Tout cela est mort, ce plaisir des bonnes choses. Le héros est pourri.

Ils descendaient dans l'enfer, heureux parce qu'ils avaient perdu leurs camarades les plus proches? Ils étaient fous de vivre, orgueilleux d'avoir échappé. Plus ils en avaient vu tomber et demeurer immobiles dans la boue, plus ils se sentaient pleins d'allégresse et de reconnaissance.

Les nuits de cantonnement, à la recherche de la section, tout le village dort et les granges sont pleines de soldats. Capitaine, mon capitaine, venez m'apporter le vent du large. Là-bas, les bateaux voguent, toutes voiles au vent, dans l'étendue de leur puissance. Je reste seul pour témoigner de cette vie. Ami, je ne vous trahirai pas, mais la voix est hésitante, les mots difficiles, la mémoire courte.

La guerre "rude école d'énergie, trempe les cœurs et les volontés". Elle nous a rendus paresseux, gloutons, lâches. Quand nous sommes venus, nous étions prêts au sacrifice, ou du moins bougons, (sentiment de l'ennemi) on ne sent plus passer le temps.

(Etude). La gangrène militaire plus riche encore en microbes. Et le moral est excellent aux armées ; c'est, peut-être, la constatation la plus pénible, car cela n'est pas basé sur la confiance ; ce n'est pas non plus une béatitude panthéiste, l'amour d'une vie normale et saine. C'est l'habitude, l'indifférence, l'amélioration du sort du soldat, la comparaison avec la dure vie de l'arrière. Ils vivent entièrement de la vie de la compagnie. L'officier veut un galon ; le soldat a la subsistance assurée avec un minimum d'efforts, d'énergie. Et cela les contente, hélas ! Ils se sont presque désintéressés de la famille qui souffre dans le pays du danger de l'invasion, du métier qui se réveille,, de la saint liberté même. Ils ont tous vendu le cochon de leur père. Voilà la guerre, Zarathoustra.

Avec toi, on enterrera tes souvenirs. Nous aurions fait cette course à trois. Tu nous aurais parlé de Déchelette, du capitaine Thysel... Cette terre est molle d'un sang chéri.

Ce triste Paris, vide de tous les morts de la guerre, c'est le salon après la fête, quand les invités sont partis. Quelques petits fours, des bouteilles de Champagne, des fleurs renversées et un effarement horrible de toutes choses.

La boue a fait de nos capotes des carapaces, et les poilus balancent des têtes terreuses sur des corps de tortues bleues. Les écailles de la vase de l'Oubanghi ne sèchent pas. Dans la hutte, les héros cuirassés chantent. Ce n'est plus la romance de la rue de la Gaîté, c'est le chant mélancolique des tortues bleues qui regrettent la préhistoire. Soupirs d'hippopotames, larmes de crocodiles, floc-floc des coups de canon des grosses pattes en caoutchouc qui démarrent. Autour du ventre de la baleine, dans les six directions, le clapotement du dégel et l'agonie des rats. Les grenouilles étouffent dans la boue, puis tout s'est desséché ; c'est une colle et dès lors, deviennent fossiles un million de petits organismes. Ils s'incrustent. Grenouilless éternellement immobiles, les yeux ouverts, rats raides, soldats, la bouche pleine de terre... la mort.

Fiasque de Chianti. J'ai attaché à son col un panache de mimosa, je bois au goulot et le mimosa embaume. Odeur de cuir, de gant de femme.

Ce matin, 20 février, odeur de printemps, à Grandvilliers (Vosges).

Remiremont. Mi-Carême à la retraite illuminée sous les Gothas. Musique de fous, odeurs de massacre. J'étais saoul et je faisais fleurir des cigares sur la pointe des baïonnettes. Sureau et Montéléon. Les aviateurs revenaient de la bataille, les yeux brûlés par la poudre. On les embrassait ; champagne, danse, noce.

Apollinaire, de Dupuy : "C'était un fantaisiste étonnant, un romantique, un voyageur, un être inachevé (comme il est mort) plein de panache, un marin oui, un marin tout à fait, dans la démarche et dans l'âme."

La petitesse du recordman est de pouvoir toujours être annulé par un chiffre. Le héros est hors du chiffre, et seul sur son chemin.

Une jeune fille de D-le-F. Pendant l'occupation boche, elle ne portait pas son argent sur soi, car, s'attendant à être violée, elle redoutait "de perdre la fortune en même temps que l'honneur".

Ils appellent le caporal Miège, "Jean", avec affection. A ma vieille compagnie, c'est moi que les chics types appelaient "Jean". Je suis devenu "mon aspirant". Que c'est triste ! Je suis jaloux de Jean Miège. J'ai horreur de ce militarisme impersonnel.

Emprin retrouvé sur une route. "On s'était fait vieux ensemble." De Sureau : "C'était un bien bon soldat. Quand on lui disait doucement de faire quelque chose, il le faisait. Si ce n'était pas son tour, il le faisait remarquer, mais il le faisait quand même". De moi : "Tu as rajeuni".

Sureau, Montéléon, Coquillard, Tissot. Il y aurait eu Barthou aussi, quel dommage ! Il est temps de partir ; plus de ressources. L'équilibre est rompu. Un autre frère comme Sureau est impossible.

L'intelligence n'est rien. Jeunesse, sérénité du coeur, gaieté honnête, tout est là.

Mon capitaine, je te vois sortir, casqué d'un nuage, dans ce glorieux crépuscule. Tu tiens ta canne et tu te dépêches, délivré du devoir, pour la permission interminable. Ton grand pas descend les pentes des nuées comme je te voyais descendre les claires côtes de la guerre. C'est un autre qui nous amena à la vallée de Souchez. Tu craignais les maux qui pouvaient m'atteindre.

les années de guerre étaient si longues, si chargées d'événements que chaque nouvelle saison semblait une nouvelle vie après métempsychose. On avait eu le temps, entre un printemps et in autre printemps, d'oublier qu'il y avait des printemps. le renouveau était plus nouveau et les feuilles mortes plus mortes. L'été de l'année semblait l'été de la vie, et l'hiver était pareil à la mort.

Langage des soldats :
"C'est des types, quand tu les vois discuter, tu t'en vas de l'autre côté."
"Titine, c'est le type de l'avant, le mec de la tranchée. Avec rien, il te fait quelque chose? Avec quoi qu'il a fait la croûte à Minaucourt ? Il a pris des tôles ondulées au parc du génie, et il a fait des tuyaux avec."

Le diapason donne le la ; la boussole donne le nord ; mon cœur donne ton nom.





Dalize en jeune aspirant de marine

André Salmon 1938 :

Jour affreux où nous apprîmes la mort de notre ami René Dalize ! Ce fut par une lettre de l'aspirant Le Roy, jeune poète, chef de section dans un régiment d'infanterie de marche, sous les ordres du chevalier René Dupuy des Islets, l'ancien enseigne de vaisseau René Dupuy, ayant repris du service pour la durée de la campagne, parti lieutenant, blessé une première fois au plateau de Craonne, devenu capitaine faisant fonction de chef de bataillon et, en Champagne, devant la ferme de Cogne-le-Vent ; blessé le matin, pansé sommairement, demeurant à son poste de commandement et tué le soir, la tête écrasée sur une des mitrailleuses dont il passait l'inspection.
L'aspirant Le Roy écrivit à celui d'entre nous dont il possédait, par hasard, l'adresse. Lui-même devait être tué deux jours plus tard.  (double erreur, Dalize mourut le 7 mai 1917 devant la ferme d'Hurtebise "où cogne le vent", Jean Le Roy lui survécut onze mois)


Ballade à tibias rompus
 (telle que dicté à Apollinaire par Dalize, recopié par Salmon)

Je suis le pauvre macchabé mal enterré,
Mon crâne lézardé s'effrite en pourriture,
Mon corps éparpillé divague à l'aventure
Et mon pied nu se dresse vers l' azur éthéré.

        Plaignez mon triste sort.
Nul ne dira sur moi: « Paix à ses cendres! »
        Je suis mort
Dans l'oubli désolé d'un combat de décembre.

    J'ai passé un hiver au chaud,
    Malgré les frimas et la neige:
Un brancardier m'avait peint à la chaux.
Il n'est point d'édredon qui mieux protège.

Un gai matin d'avril. Monsieur Jean-Louis Forain.
Escorté d'un cubiste, m'a camouflé en vert.
        Le vert a tourné à l'airain
        Puis au gris et, dessert,
J'ai moi-même tourné comme une crème à la pistache.
Où donc es-tu, grand Caran d' Ache ?

        Depuis, je gis à l'abandon.
        Le régiment de la relève
M'a ceint de fils de fer, créneaux et bastidons.
Un majestueux rempart autour de moi s'élève.

        En dépit du brûlant tropique,
        Mon été fut philosophique.
        Le nez perdu dans l'agrégat
        Ennemi le crapaud et le rat,
On s'habitue à tout loin des désirs charnels.
Autour de moi rêvassent de vieux cadavres confraternels.

L'autre semaine, hélas, un gros minnenwerfer
        Sans crier gare a chu
Et m'a brisé les reins d'un grand coup de massue.
En vain ai~je imploré Wotan et Lucifer.
Brutalement jeté de mon aimable trou,
Six fois en tourbillons je mesurai [espace,
Puis retombai, épars, colloïdal et mou,
Parmi la criquembouille et la mélasse.

    Depuis ce temps, le crâne retourné,
De mon œil, mon pauvre œil, mon œil unique,
    - L'autre, un rat me l'a mangé, -
Je subis à nouveau la Tonde mécanique.

        Entre les branches demi~mortes
        D'un grand saule dépareillé,
        J'aperçois la sainte cohorte
        Des astres de la nuit d'été.

Hermann, Dorothée, ô Minna, ô Werther,
        Que maudit le minnenwerfer!
        Peu me chaut manquer d'une fesse.
        J'ai du coup perdu la sagesse...
Voici bien le grand œil lumineux étoilé,
Et mon œil rebelle va du mauvais côté.
Je me souviens, ah oui! je me souviens.
Elle était, ma fiancée, des bords du Rhin...

        - Mon bel et pur amour,
Le grand cygne de neige aux ailes éployées
    Nous emportera quelque jour
Au destin fabuleux que nous avons rêvé.

- C'est la bataille, Fritz, et, puisqu'il faut partir,
Vois la mignonne étoile près la fière Altaïr.
    Promets~moi, chaque soir, pieusement,
De répéter sous son regard fidèle notre serment.

- Cet infiniment petit corpuscule,
Tu me l'avais donné, ô ma tendre Gudule,
        Tu me l'avais donné...
Je sens le vent du sud, ce soir, au creux du nez ;

    Le vent du sud est plein de pestilences
    Idoines à flatter ma carcasse un peu rance.
    Entre les fils de fer, j'ai plus d'un camarade.
    L'odeur des champs fleuris est par trop fade !

Mais le zéphyr, ce soir, perce mes oripeaux,
Court en frissons subtils sous ma défunte peau,
Eveille en mon cœur mon oubliée luxure,
Et rompt les harmonies de ma feue chevelure.

        Il n'est point si gai d'être mort.
        Tout cela manque de confort.
        Si j'avais un bout de ficelle,
        Je sonnerais la sentinelle.

        Et puis voici que joue au vent
        Le ruban bleu taché de sang
        D'une fille que j'ai violée
A Malines, un soir pareil de l'autre été...
        Ne te révolte, mon doux cœur !
On n'est pas très poli quand le temps presse.
Tes bras frais alanguis plutôt à mon ivresse
Et cambre tes seins durs au désir du vainqueur.

            Elle était blonde,
Elle avait de grands yeux qui suppliaient le monde
                Loin de moi!
    Aujourd'hui, vieux macchabé vertueux,
Je ne veux plus aimer de mes fiancées aucune
        Que celles à l'œil vitreux
        Et au sein flou couleur de lune.

Satané vent ! Le coriza m'a pris.
Mes pieds humides vers l'azur éthéré
        Se dressent incompris.
Je suis le pauvre Macchabé mal enterré. 

mardi 14 novembre 2017

Cocteau autres inédits et ventes




COCTEAU - Autres inédits





Invite



Gonfle d'un dur maïs ton biceps de satin
Et de bronze paveur et sous l'humide aisselle
Exhibe ta fourrure et beaucoup plus bas celle
D'où s'allonge le vit tel un bras enfantin


Ô hâles ô pâleurs irrésistible invite
A ce bras empoigner auquel lourdement pend
Le double sac d'or d'où ma fortune dépend
Lorsque le bras se dresse et devient une bite


Embouche ce clairon des charges de l'amour
Vois vers le ciel le nœud dénouer ses cordages
Dirait-on pas monter monter du bout des âges
L'inféconde liqueur dont le jet glauque accourt




 1930 -  collection particulière -

cité par J-P Goujon in Anthologie de la poésie érotique française (Ed Fayard, p.496)



(merci à Bibliothèque-gay d'avoir recueilli le portrait ci-dessus)

 







 












 


 










 

vendredi 10 novembre 2017

X-mas gift 2017

voici le lien vers le document complet des entrées consacrées à la lutte sur mes deux blogs

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Le crépuscule des lutteurs
pdf 622 pages  72,64 MB
sous le titre Je me souviens (full)

lundi 29 août 2016

Cocteau inventeur de Genet (remix)

Quelle main a rajouté au crayon sur ce profil d'ange ou de faune "on dirait Jean Genet"? C'est que, probablement, Cocteau dessinait déjà Genet avant de le connaître. En ce sens, comme l'on dit des sites archéologiques, Cocteau, découvreur de Genet, en est l'inventeur.


Selon tous les témoignages, le première rencontre entre Cocteau et Genet a lieu le 14 février 1943. Genet a été précédé par son manuscrit de Pour la belle (première version de Haute Surveillance) destiné à Jean Marais communiqué par François Sentein: ni Cocteau ni Marais n'ont aimé la pièce. Début février 1943, c'est Roland Laudenbach qui fait passer un exemplaire de la première édition (clandestine, réalisée en prison) du Condamné à Mort. Deux jours après l'avoir lu à Roger Lannes et Yanette Delétang-Tardif, Cocteau souhaite rencontrer l'auteur, alors bouquiniste sur les quais, qui, bien habillé et chaussé "de gants d'un gris parfait" se rend rue Montpensier en compagnie de Laudenbach et Jean Turlais (deux gardes du corps imposants commente Jouhandeau). Jean Turlais est un critique de théâtre et  poète lié à la droite fasciste (il mourra pourtant au front, âgé de 25 ans; la même année, Cocteau livrera une préface à l'édition posthume de ses poèmes Savoir par cœur), Genet l'a  rencontré sur les quais, échangeant avec lui des avis sur Jouhandeau; Turlais envisage déjà de rédiger une Histoire de la littérature fasciste d'Homère à Jean Genet (titre que Genet avoue trouver du plus grand ridicule). Selon Edmund White, Bérard et Kochno étaient présents dans l'appartement de la rue Montpensier, mais Cocteau voulut voir Genet seul, lui demandant immédiatement de le tutoyer.


De cette première entrevue, on ne saura pas grand chose, sinon que Cocteau lui disant "Tu es poète", se saisit de ses mains et les posa sur son front, (un poète illustre porte à son front mes mains, Journal du voleur) et comme Genet le raconte dans une note du Journal du Voleur, que Cocteau l'appelle immédiatement "son genêt d'Espagne", coïncidence dont il est frappé car il mendiait quelques années plus tôt dans le Barrio Chino à Barcelone.

Alors que dans le Journal du Voleur Genet enchaîne sur la confusion avec la fleur, dont il se voit la fée, il n'est pas certains que Cocteau l'ait tout à fait envisagé sous cet angle: si genêt d'Espagne est bien le nom en français de deux espèces de plantes, le spartium et la genista, c'est aussi un petit cheval compact et musclé monté a la jineta, c'est à dire avec les jambes repliées sur des étriers courts. Cocteau le savait bien pour l'avoir signalé dans une lettre à Max Jacob en 1926:
Le genêt d'Espagne est une merveille - Les gens qui nous disent : mais c'est aussi une plante - gâchent la vie- C'est un cheval - un cheval avec des fleurs aux oreilles.

 Dans son journal, en date du 14 février, Cocteau note:
Une tête de paranoïaque avec un charme noué qui se dénoue vite. Une vitesse, une malice terribles. J'ai fait un dessin de lui qu'il emporte. 


L'original de ce dessin célèbre a disparu, Genet l'aurait donné à Turlais qui le punaisa dans sa chambre où il fut emporté par des locataires de passage. Les deux versions qu'on en connaît sont des copies réalisées ce même jour à main levée.
Je l'emmène déjeuner avec Bérard, hôtel du Louvre. Il récite par cœur mon poème enregistré à Ultraphone : "Le Fils de l'Air". Peu à peu il se met en confiance et nous récite son nouveau poème "Le Boxeur endormi".
On voit, quoique son interlocuteur n'en soit pas tout à fait dupe, que Genet a fait tout ce qu'il pouvait pour séduire immédiatement Cocteau. Comme Le Fils de l'Air fait écho à sa propre histoire d'enfant abandonné, le Boxeur endormi (dont Genet fera parvenir à Cocteau une version manuscrite en même temps qu'un exemplaire dédicacé du Condamné à Mort, le priant d'accepter la dédicace comme lui a accepté le dessin) fait doublement référence à l'univers de Cocteau, qui s'était improvisé manager de Panama Al Brown.


Au dernier moment, Genet rajoute devant le titre Le Voleur. Le poème débaptisé sera repris à un mot près dans La Parade, édité dans Poèmes par Barbezat en 1948:

Une avalanche rose est morte entre nos draps.
Cette rose musclée, ce lustre d'Opéra
Tombé du sommeil, noir de cris et de fougères
Qu'insulte autour de nous une main de bergère,
     Cette rose s'éveille!
Sous les haubans de deuil que le conte appareille!
Vibrants clairons du ciel tout parcourus d'abeilles.
Apaisez les sourcils crispés de mon boxeur.  (1ère version "tordus")
Bouclez le corps noué de la rose en sueur.
Qu'il dorme encor. Je veux l'entortiller de langes
Afin de nous savoir cruels dénicheurs d'anges
Et pour que plus étrange et sombre, chez les fleurs
Soit au réveil ma mort, avec faste pleurée
Par ces serpents tordus, cette neige apeurée.
O la voix d'or battu, dur gamin querelleur
Que tes larmes sur mes doigts que tes larmes coulent
De tes yeux arrachés par le bec d'une poule
Qui picorait en songe, ici, les yeux, ailleurs
     Des graines préparées
Par cette main légère ouverte à mon voleur.



Deux jours plus tard, le 16 février, Genet revient rue Montpensier lire des extraits de Notre-Dame des Fleurs. D'abord dubitatif, Cocteau note dans son journal le soir-même:
Trois cents pages incroyables où il crée de toutes pièces la mythologie des "tantes". Au premier abord un pareil sujet rebute (je le lui reprochais ce matin).

Et Cocteau d'envoyer Turlais chez Genet reparti fâché chercher une copie du dactylographe et porter une invitation à dîner, au restaurant l'Armagnac. La légende dit qu'il aurait ce soir-là réalisé sur la nappe une série de portrait, où l'on reconnaît une photo célèbre de Genet, plus tardive et une écriture qui est probablement celle de Caillaux.


On suppose donc que malgré le montage du papier à en-tête de Santo Sospir, ce portrait de Genet est également un faux: on peut remarquer que parmi tous les portraits connus de Genet, Cocteau ne l'a jamais représenté de face:


Dès cet instant l'engouement de Cocteau n'a plus de borne, il fait lire le livre à Colette, Paul Valéry ("brûlez-le"), Jouhandeau, toutes ses connaissances et s'efforce d'arracher Genet à son milieu habituel en l'envoyant immédiatement sur la côte d'azur (Genet descend à Villefranche, posant ses pas dans ceux de son mentor) avec les 30 000 francs d'avance de son premier contrat qui le lie à Paul Morihien.

 dessin pour la couverture de l'édition Morihien de Our Lady of the flowers (1949)




Le ton de la première lettre connue de Genet à Cocteau -mars 1943 sans doute- étonne par sa familiarité. Après quelques compliments (un peu forcés peut-être) sur de vieilles œuvres (Opium, La dame de Monte Carlo), le récit du travail sur les six pages quotidiennes qu'il rédige des Enfants du Malheur (Titre de travail de Miracle de la Rose), Genet avoue qu'il a perdu 7000 francs à Monaco, puis en vient à des confidences plus extravagantes, comme s'il jouait à attiser la jalousie de Cocteau::
J'ai fait un gosse de 20 berges; c'est le portier ou chasseur chez Maxim's. Les italiens sont ici. On dit que lorsqu'ils vont au cinéma ils laissent leurs fusil au vestiaire. Il y en a 4 très beaux et très jeunes à mon hôtel. Je les aime passionnément.
La lettre suivante, de Paris (avril 1943) car cette fois Cocteau s'est rendu à Nice, est un long cri d'extase au sujet d'un jeune acteur et son
petit escargot d'une grâce et d'une fragilité qui font honte à ma gueule de butor qui fonce la tête la première.
Ces rapports idylliques de larrons en foire cèdent assez vite devant les atermoiements de Genet quand il s'agit d'obtenir de Denoël une édition semi-clandestine de Notre-Dame des Fleurs. Cocteau les rapporte dans son journal avec un amusement où l'on sent poindre un léger début d'agacement, encore relativement attendri:
Premier mouvement de Genet: "Je ne veux pas paraître." Deuxième mouvement: "Je veux paraître pour quelques copains." Troisième mouvement: "je veux paraître comme pornographe et gagner de l'argent. Le reste m'est égal." Quatrième mouvement: "Je veux paraître sous le manteau." Cinquième mouvement: "Denoël est lâche de me faire paraître sous le manteau. Il risque la prison. Et moi j'ai passé ma vie en prison et j'y ai écrit mon livre".
Cocteau comprend-il alors que Genet ne sera pas le nouveau Radiguet et échappera toujours à tout contrôle?


Cocteau Profil de Genet (1943? 1ère exposition Lunéville 1965)

Arrêté le 29 mai, Genet est de nouveau renvoyé en prison pour les vols de livres commis en 1939. C'est le début d'une odyssée judiciaire sur laquelle Genet, craignant la relégation va forger un nouvel épisode de sa légende de voyou criminel et obliger tous ses amis à sortir de l'ombre, quitte à saper leur propre réputation. Ses lettres de La Santé insistent particulièrement pour que ses amis viennent en aide à Guy, jeune cambrioleur dont il est tombé amoureux.

Le 26 juillet, Genet écrit à Cocteau une lettre enjôleuse pour le remercier d'avoir témoigné en personne à son procès:
Je ne sais pas si je suis le plus grand écrivain de l'époque, et je ne sais pas si tu le penses (j'espère que non, mais tu l'as dit pour me sauver et voila ce qui me bouleverse et me met en face de toi dans la situation d'un type orgueilleux qui se laisse écraser par un geste d'amour plus beau que ses gestes d'orgueil (...)
Dès ma sortie je partirai à la campagne. Tu me verras très rarement et seulement dans l'intimité (...) Profondément je reste un truand. J'aurais dû le comprendre et ne t'aimer que de loin. mais comme la faute d'indélicatesse est trop dure pour moi, je me dis que je ne l'ai commise qu'à cause de ton insistance à me dire de t'aller voir souvent. Comme si nous avions besoin de cela! Il y a dix ans que je t'aime et tu n'en savais rien.


Libéré le 30 août, Genet se rend directement chez Cocteau, le 4 septembre, il y rencontre Jouhandeau:
Marcel Jouhandeau me téléphone à l’instant qu’il a lu le livre de Genet. Il le trouve génial et d’un lyrisme inconnu jusqu’à ce jour. Il a caché à Élise qu’il voyait Genet. Il lui a raconté que le rendez-vous [le jour même chez Cocteau] était pour me rendre les épreuves. Élise m’en aurait voulu d’introduire une bombe dans sa maison.
Le 8 septembre,  Cocteau note dans son journal:
Genet est accouru, croyant que j'allais le blâmer et le renvoyer. Il était tout surpris que je ne porte aucun jugement sur son acte. Chacun est libre d'agir comme il le veut. Genet, malade d'orgueil, croit se révolter contre la "littérature" qu'il méprise. Il se révolte contre les tentatives que chacun fait pour lui venir en aide. Il est le littérateur type.
ce que Sentein rapporte dans Nouvelles minutes d'un libertin sous la forme suivante:
la conversation avec Genet devient parfois et pour certains difficile. Qu'il soit sûr de son génie, soit; mais qu'il s'en montre assuré depuis qu'on le lui a dit, agace... [et après avoir cité le passage du Journal, lié au refus d'être publié clandestinement par Denoël, Sentein rapporte cette confidence de Cocteau] Puis, comme s'il profitait de ce que nous sommes entre deux portes et qu'on ne nous voit pas, dans la mimique de faire monter en flamme une main au-dessus de sa tête, l'autre l'accompagnant sur l'avant-bras et le menton posant sur l'épaule un profil de diva; "C'est la tantouze... Hein, quoi?"
à noter que les relations de Cocteau avec Sentein survivront (un temps au moins) aux brouilles avec Genet; Sentein, écrivain sans oeuvre jusqu'à la veille de ses 80 ans (mais dit-on nègre de Brasillach, Montherlant, Jacques Laurent et Cocteau) fut sollicité en 1949 pour la révision du Journal sous l'occupation de Cocteau. "Je ne puis dire la répulsion qu'il m'inspire. Tout m'y exaspère" (Sentein Minutes d'in libertin). Sa version, bien qu'expurgée ne paraîtra pas, Auric ayant recommandé à Cocteau d'éviter de "collectionner les paires de claques".




Loin de partir pour la campagne, Genet récidive: il est de nouveau incarcéré du 24 septembre 1943 au 15 mars 1944, prétendant afin que Cocteau soit immédiatement averti de son arrestation que le livre qu'il a volé lui appartenait.
La notice de la vente à Drouot du manuscrit de Querelle de Brest fait état de ce mot de Cocteau à Genet: " Tu es un très mauvais voleur puisque tu te fais toujours prendre, mais tu es un grand écrivain. Travaille."  En date du 25 septembre 1943, Cocteau notait dans son journal: "Il volera toujours. Il sera toujours injuste. il embêtera toujours ceux qui se compromettent pour lui venir en aide". Le vol est-il chez Genet une maladie, une compulsion ou une pose? Invité à une soirée chez le couturier Jacques Fath (où l'on sert du camembert en 1944), Genet dérobe une boîte ornée de diamants et d'émeraudes. Quand il s'aperçoit que les pierres sont fausses, il s'effondre en larmes en criant "escroc, voleur" et fait rendre l'objet par l'intermédiaire de Cocteau. Quatre ans plus tard Fath dessinera les costumes de l'unique ballet de Genet 'Adame Miroir.

 Transféré au Camp des Tourelles, Genet écrit à Cocteau, début février 1944:
Ce n'est tout de même pas ma faute si on m'emprisonne... Dis-moi ce que tu fais. Moi j'ai fini mon livre [Miracle de la Rose]. Je le donne la semaine prochaine à la dactylo. Je travaillerai sur des frappes (mais c'est tout mon travail, sur les frappes!) Je mène une drôle de vie, tu sais, avec des types bizarres, mêlés, emmêlés, tristes, bêtes, laids. Je vais d'une chambre à l'autre, je n'ai pas encore de lit, je couche le jour un peu (une heure) sur chacun et je passe mes nuits à errer, à écrire, à effrayer les gendarmes avec mes allures de fantôme.


Le 24 mars 1944, Cocteau note:
Genet sort du camp et arrive ici. Le même. Hérissé de faux scrupules et de revendications. Il se rend compte que ce qui est arrivé est miraculeux, mais la semaine prochaine, il le trouvera normal et recommencera ses sottises, néfastes pour sa personne et pour les nôtres [...] Mais peu lui importent les autres. Lui seul est pur, lui seul a tous les droits etc. etc.
J'avais la fièvre et il m'éreintait. (Sa pureté. Elle est admirable. Je grogne et je me trompe mais je grogne.)
 Je lui ai payé son voyage pour Lyon. Il va y excéder Barbezat. Outre qu’il me semble difficile qu’il agisse sans Paul [Morihien]  et sans Denoël, Barbezat est incapable de trouver tant d’argent. Il est probable qu’il insultera Barbezat comme il a insulté Denoël...
En avril 1944, dans le numéro 8 de L'Arbalète , tiré à 1000 exemplaires, Marc Barbezat publie effectivement un chapitre de Notre-Dame des Fleurs. C'est lui qui lance Genet et le sauve véritablement de la déportation en s'engageant à lui verser un salaire mensuel. « A ce moment, Genet fut plus que célèbre. Tout Paris se l'arrachait », écrit Marc Barbezat


En mai 1944, Genet rencontre Sartre, et une nouvelle phase commence qui le fait s'éloigner progressivement de Cocteau bien qu'il semble avoir vécu par intermittence à ses côtés.



 Le 24 juin 1944, Genet écrit néanmoins ce poème d'anniversaire pour la St Jean:

Casse en deux mon silence écrou de la cellule
     Où dansent les barreaux

     Il y a quelque ridicule
     A remercier le bourreau

Merci bourreau mon corps était las de ma tête
Votre hache a tranché un nœud qui me gênait
     Trinquons le jour de votre fête
     A la santé de Jean Genet


Dessin de Cocteau dédié à Jean Genet (feuille volante dans une première édition du Miracle de la Rose à l'Arbalète. Faut-il comprendre dans H.C. non pas Hors Commerce, mais qu'il s'agirait d'un portrait fantasmé d'Harcamone?)


 Cocteau portrait à taches (vers 1940)


Durant l'année 1945, les relations de Cocteau et Genet vont du beau fixe à la brouille: le 16 juin 1945, lors d'un dîner en son honneur dans l'atelier du peintre Jean-Denis Maillard, Cocteau emmène Genet, encore inconnu des autres convives. Comme il reproche au peintre d'avoir suspendu au mur un cadre vide, celui-ci lui rétorque "il ne tient qu'à vous de le remplir".
Maillard raconte:
Il s'exécuta avec enthousiasme, pour ma plus grande joie, signa par deux fois (...) et écrivit dans l'épaule "Jean je nais". Or, dans l'euphorie générale, Genet prit le fusain et écrivit en travers du dessin "Premier témoignage visible Jean je t'aime et je t'admire".


La même année pourtant, dans une lettre où il se plaint de la mévente de Chants secrets (Le condamné à mort et La Galère parus chez Barbezat en mars 1945 ) avec une couverture illustrée non plus par Cocteau mais par Emile Picq,


Genet, vouvoyant Cocteau, lui réclame de l'argent (Vendez-donc les tapis de votre frère pour me donner de l'argent, volez vos parents, faites des exactions...).



Cocteau n'obtient le dactylographe de Spectre du coeur (février 1945) rebaptisé en août L'Oeil de Gabès que par Morihien qui vient de signer un nouveau contrat d'édition avec Genet.
L'érotisme ne lui suffisait pas. Cette fois c'est la Milice qu'il exalte, l'Allemagne du Reich, Hitler. Toute cette apologie effrayante s'échappe de la bouche de son jeune ami Jean Decarnin, communiste, mort sur les barricades d'aout [1944], et que j'ai vu si souvent rue de Montpensier, lorsque Genet était en prison et qu'il nous servait d'intermédiaire. Les meurtriers de Jean deviennent son hypnose, son charme, son rêve, ses dieux. (Journal de Cocteau)
Pourtant c'est bien Cocteau qui suggère le titre définitif du livre, Pompes funèbres, dont Genet lui reprochera, sept ans plus tard d'avoir refusé la dédicace, tout en en réalisant le frontispice:
Premier projet de couverture (non publié)

Page de titre de l'édition clandestine Mohirien (avril 1947) "à Bikini aux dépens de quelques amateurs"




Genet me dit que j'ai refusé la dédicace de Pompes funèbres dont je lui avais trouvé le titre. Il se trompe. Je me suis incliné devant sa dédicace à Jean Decarnin" (Cocteau Le Passé défini)
 

 Photos de Jean Decarnin dit Daniel Dorat

Cocteau, daté 1945





Comme le souligne le critique Gregory Woods, Sentein, à la lecture d'une première version du Journal du Voleur, identifie dès 1943 l'apparition dans ses textes "d'un Genet qui a lu Genet" mais aussi d'un "Genet qui a lu Cocteau qui a lu Genet". La lucidité de la remarque rejoint le portrait par Cocteau de Genet en "littérateur-type".


Querelle de Brest marque la collaboration la plus visible entre Cocteau et Genet. C'est aussi le livre qui décalque au plus près les thématiques de Cocteau, parfois jusqu'à la parodie, le roman que Cocteau n'a pas osé écrire, mais qui lui permet par l'illustration de faire à son tour, dans le miroir de Genet, œuvre de pornographe.

Dès 1945, alors qu'il a écrit en 10 jours 150 pages de ce qui s'appelle encore Tonnerre de Brest  Genet écrit à Barbezat: "Jean Cocteau et Pierre-Quint en sont fous" (il cite au passage le nom d'un éditeur potentiellement concurrent).

L'affaire de la dédicace avortée se reproduira en avril 1947, lorsque le riche industriel et collectionneur Jacques Guérin offrira d'acheter le manuscrit de Querelle de Brest pour la somme de 50 000 francs. Alors que la première page de ce manuscrit porte la mention "à Jean Cocteau", Genet n'hésitera pas à la rayer pour la remplacer, y compris pour l'édition de 1948 par le nom de son acheteur.

Comme les trois romans qui le précèdent, Querelle se nourrit d'éléments autobiographiques (la découverte du moyen-orient durant la carrière militaire de Genet, d'où le titre provisoire Querelle d'Egypte, sa désertion et son incarcération à Brest. Comme il existe un vrai Dargelos au lycée Condorcet, un condisciple de Genet en primaire se nommait Querelle.

Le Livre Blanc est à l'évidence la source la plus directe, le personnage de 
Pas-de-Chance (futur inspirateur du monologue L'Assassin) représentant une sorte de Querelle résigné en modèle réduit. Cocteau reprendra d'ailleurs -en version affaiblie- quatre des dessins pour Querelle dans l'édition anglaise du Livre Blanc.



Rappelons encore que le seul dessin publié de Pas-de-Chance représente un marin aux mains coupées thématique qui  inspirera peut-être à Genet la particularité physique du personnage de Stilitano (Journal du Voleur), sa main manquante et sa grappe de raisin "plaie-postiche".

 Pas de Chance ou Desbordes? (vers 1930)

Les ressemblances thématiques remontent même beaucoup plus loin. On trouve des traces de Thomas l'Imposteur chez Genet, et de ses illustrations, comme le marin assis, portant la mention Le négligé de la véritable élégance



Cocteau: première version du Marin assis

Et que dire de l'apothéose de Thomas, en rapport avec "l'admirable paragraphe de Querelle de Brest où Jean Genet se demande si les deux frères se battent, où plutôt ne cherchent pas à se confondre en un seul."(Cocteau lettre du 27 décembre 1957 à Jacques Hébertot)




Plus révélateur encore, tout Querelle de Brest paraît sorti comme le lapin d'un chapeau, d'un dessin d'Opium de Cocteau Affaire de Mœurs, au cœur duquel apparaît un marin sans mains  et sans tête et le nom de Brest:



On s'apercevra en retournant le dessin que Cocteau en a en tout cas repris le procédé pour la frise de couverture de la première édition du roman.



Mais l'idée poursuit Genet qui songe à renouveler l'emprunt: à la dernière page du Journal du Voleur, Genet annonce un second volume sous le titre Affaire de Mœurs. De même, un encart volant dans l'édition Mohirien de Querelle de Brest annonce une suite qui aurait dû porter le titre Capable du fait.
Une brusque lassitude nous a fait abandonner Querelle qui déjà s'effilochait. Un an après (j'écris cette note en septembre 1947) voici qu'il se reforme en nous, qu'il y impose sa turbulente et joyeuse culpabilité. Nous allons regrouper ses aventures sous ce titre Capable du fait. L'ouvrage fini l'année prochaine au printemps, nous pourrons le vendre à l'automne. (édition originale de Querelle de Brest)

Condamné déjà pour vol, je puis l'être à nouveau sans preuve, sur une seule accusation légère, sur le doute. La loi me dit alors capable du fait. (Journal du Voleur)
Ni l'une ni l'autre de ces suites n'ont vu le jour.
La première édition de Querelle de Brest (Morihien, sans nom d'éditeur) date de novembre 1947 (numérotée à 525 dont 15 comportant un dessin original et 40 paraphés par l'auteur).

Une seconde édition en décembre (1850 exemplaires) ne comporte plus les dessins



Dédicace de Querelle par Cocteau  ("je ne sais pas de qui sont ces dessins mais je vous les dédicace tout de même ") et dessin autographe



Idée sans doute de Paul Morihien pour contrer les éventuels réveils de la censure, les illustrations de Cocteau étaient distribuées de 10 pages en 10 pages  de façon à pouvoir éventuellement les enlever sans perte de texte, ce qui explique que circulent encore certains exemplaires non illustrés de ce tirage original.

Parmi les 29 dessins de l'édition originale, on ne reproduira que les plus innocents,seuls visibles par un public non averti (l'ensemble est consultable ici ).

n°7
 Le souvenir de Radiguet et Desbordes anime ce dessin.
 Il y aura également quelques Jean Marais endormis


n°13

n°14


n°18
Mme Lysiane

n°27






En juillet 1946, c'est Christian Bérard, recruté pour dessiner les décors d'un Dom Juan, qui profite des vacances de Jouvet au château de Montredon, pour convaincre l'acteur de lire les deux actes de La Chambre des Bonnes. Sous la pression de Bérard, Kochno, Cocteau et Marie-Blanche de Polignac, Jouvet, qui cherche un complément de programme à l'Apollon de Marsac de Giraudoux -et que la critique accuse de ne monter que des vieilleries éculées- accepte de s'intéresser à la pièce à condition qu'elle soit condensée en un lever de rideau et débarrassée de ce qui pourrait choquer son public bourgeois.

Commencée dès 1943, la Tragédie des Confidentes, projetée en quatre actes avec 8 à 12 personnages (dont au moins deux rôles masculins, celui de Monsieur et de Mario le laitier) ne figure pas dans la liste des pièces de théâtre du contrat d'édition Morihien. La réduction en un lever de rideau avec une nouvelle chute sous le titre Les Bonnes parvient à Jouvet en 48 heures, comme si Cocteau, habituellement réticent aux projet dramatiques de Genet, avait pour ainsi dire co-écrit la pièce en se servant de ses souvenirs des années 30 et d'Anna la Bonne.


"Cocteau, Bérard et Jouvet m'ont énormément aidé. Les Bonnes étaient informes quand je les ai données à Jouvet. Je les ai reprises sur son conseil et c'est Cocteau qui a trouvé la chute." (Interview avec Hélène Tournaire pour La Bataille n°220, 1949)

création des Bonnes dans les décors de Bérard


Cédant aux exigences de Jouvet, Genet, au fil des répétitions donnera au moins une troisième mouture du texte. Peu satisfait de l'aspect "divertissement" que Jouvet confère à son oeuvre (il lui reproche de l'avoir "parisiannisée" pour la rendre acceptable), Genet en villégiature à Cannes, n'assiste pas à la première. Dans la liste d'invités qu'il envoie à Pauvert à l'intention de la secrétaire de Jouvet, Cocteau ne figure qu'en dixième place (après Sentein), le nom de Sartre est suivi d'un point d'interrogation; il place en tête Roger Stéphane, suivi de Violette Leduc, alors dédicataire de l'oeuvre.


La photo que Genet dédicaça à Violette Leduc

C'est elle qui rapporte cette confidence de Cocteau en juillet 1947, lors d'une promenade dans le jardin de Milly:
"Cocteau s'effaçait complètement devant Genet. Il m'a dit dans son jardin un matin d'été: "Il a été l'écrivain que je n'ai pas pu être".


copie 1950 du premier portrait de Genet (la ligne marquant les cheveux a disparu)

Dans ces rapports de maître à élève, une question empoisonne très tôt la relation: celle du cinéma que Cocteau semble considérer comme son domaine réservé. Dans une lettre à Sentein dès le 15 mai 1943, Genet raconte l'entrevue au Negresco durant laquelle Cocteau rejette violemment l'idée d'un film sur une "colonie pénitentiaire d'enfants à l'ombre d'une centrale".
"Je vais foutre en roman mon scénario. Comme tu l'avais prévu, Cocteau a fait la gueule. Il a parlé de déjà fait, m'a dit que c'était merveilleux, plus beau que tout, qu'on l'avait vu mille fois, que je ne trouverais pas d'argent... Jeannot (Marais) et moi écoutions bouches bées. Moi je me suis mis en rogne. Ils viennent me voir tous les deux dimanche. Mais je suis malade, je ne verrai personne."

Le seul film réalisé par Genet est un court métrage de 25 mn, tourné entre avril et juin 1950: Un chant d'amour. Ce film muet fait apparaître plusieurs des amants de Genet et notamment Lucien (Marius pour l'Etat Civil) Sénemaud, rencontré en 1945 (peut-être grâce à Jean Marais qui avait fait avec lui une partie de son service militaire). 


Genet fera construire pour Lucien, sa femme et leurs enfants une maison à Cannes.

Cocteau "pour Lucien"

Quoiqu'il vienne en visite sur le tournage et propose de filmer les extérieurs près de la maison de Milly, Cocteau refuse tout conseil ou aide technique. Le 20 août 1952, il note: "Il y aussi sa révolte à cause de l'échec de son film. Il le donne comme une amusette et ne le considérait pas comme tel à l'époque". Il faut dire que la première projection d'une version non censurée aura lieu aux Etats-Unis, vingt ans après, où la "bluette romantique" (comme le considèrent encore certains critiques) rejoindra Le Sang d'un Poète au rang des films-cultes, malgré qu'on en ait...

Autour de 1950, Genet approche encore le cinéma à trois reprises, en tant qu'acteur ou du moins figurant dans des "home-movies" dont deux au moins disparurent à jamais. Le seul survivant (un exemplaire unique tourné par Henri Filipacchi en négatif inversé) est Coriolan, film du dimanche scénarisé par Cocteau, où apparaissent tous les familiers de l'époque dans les jardins de Milly (Marais, Josette Day, Morihien): conçu dès l'origine comme un souvenir privé, le film est désigné par Cocteau comme "notre chef d'oeuvre inconnu".

En octobre 1950, dans le parc de la propriété de Jacques Guérin à Luzarches Genet et Violette Leduc improvisent un autre court-métrage: 
"Ce petit film a été tourné par mon ami Jean Boy. Malheureusement il a été perdu. Le scénario racontait l'histoire d'une mère qui se promène avec son enfant, en l’occurrence une chaise longue poussée par la gouvernante jouée par Java. Genet était le bébé emmailloté d'organdi. Il fouettait avec une ficelle attachée à une branche sa mère, Violette Leduc, habillé en 1925 qui dans sa course perd la perruque blonde qu'elle portait. il y avait une séquence de baptême où mon frère jouait le curé." Et Simone de Beauvoir de commenter dans sa correspondance: "La femme laide interprétait la mère. Elle l'a installé dans un chariot, qu'elle a poussé le long d'une allée tandis qu'il la fouettait à tour de bras. Si on se souvient que Genet n'a pas eu de mère et combien ça l'affecte, et qu'elle, elle hait la sienne et a joui de ce qu'à travers elle la Mère soit battue, ça équivaut à une sorte de psychodrame qu'ils ont spontanément réalisé". Cocteau ne mentionne jamais l'histoire. Ne s'en serait-il pas souvenu dans la dame qui s'est trompé d'époque du Testament d'Orphée ou la mère folle du Chiffre Sept?

Il y a enfin Ulysse ou les mauvaises rencontres, parodie de l'Odyssée tournée par Alexandre Astruc dans les caves du Vieux Colombier fin 1949: "Cocteau, dans le trou du souffleur jouait le rôle d'Homère, Christian Bérard, sa barbe humide de whisky, celui de Poséidon. François Chalais et France Roche, dansant sur la scène incarnaient Ménélas et son épouse la Belle Hélène... Juliette Gréco était Calypso... Jean Genet puis moi-même, le Cyclope. le montage que j'ai réussi ç en faire a été perdu dans le naufrage d'Adet Badel, réfugié en Suisse. En fait, je m'étais contenté, malgré les personnages illustres que j'avais devant ma caméra, de pasticher une fois de plus le clair-obscur et les cadrages de l'expressionnisme allemand." (Astruc Le Montreur d'ombres)



En 1952, les éditions Gallimard entament la publication des œuvres complètes avec une préface-fleuve de Jean-Paul Sartre, le Saint-Genet comédien et Martyr, qui en occupe tout le premier volume.
22 juillet 1952: lettre de Cocteau à Jean Marais
"Le livre de Sartre sur Genet est terrible -magnifique et nauséabond. A force d'enfoncer des torchons sales dans la bouche et dans la gorge de Genet, il a bouché les cabinets. En extrême aisance. Mais on sort de là très triste. Si tu rencontres Genet, tâche de savoir ce qu'il en pense. "Comment me trouves-tu?" te demandera-t-il. La réponse de Sartre est effrayante."

Au lendemain de cette lecture, Cocteau stupéfait reçoit de Milan la lettre de Genet qui lui propose de rompre toutes relations. "Tu me trouveras ingrat. Je t'ai beaucoup dû. Je ne te dois plus rien." Il accuse également Cocteau de ne s'être jamais occupé que de cinéma industriel, et vient en personne exposer ses griefs à Santo-Sospir à la mi-août:
«Toi et Sartre, vous m’avez statufié. Je suis un autre. Il faut que cet autre trouve
quelque chose à dire. »

"Tu n'as fait qu'être une vedette depuis dix ans. J'en reviens à cette nécessité défensive de Genet d'abolir ce que firent les autres pendant qu'il ne faisait rien. (A-t-il détruit son travail de cinq années?)... Hier, je n'ai même pas osé demander à Java s'il avait été témoin de la destruction des textes.
Egotisme de Genet. Son visage s'est éclairé lorsque je lui ai offert de déposer
Java à Bordighiera par mer. (Java est déserteur.)" (20 août 1952)

La dépression, due à sa stérilité littéraire entraîne Genet à rompre avec toutes ses anciennes relations même si cette attitude est sujette à retournements divers. En décembre 1952, il salue la publication du Chiffre Sept, début août 1954, il écrit, après une nouvelle visite à Santo Sospir cette lettre affligeante:
"Toi tu as la chance de vivre dans une atmosphère à la fois calme et tendre. On te dorlote parce que tu es gentil. Moi on a tendance à me brusquer parce que je suis rêche et en trop bonne santé. Je voudrais être malade. Je vais aller en Espagne pour être encore plus seul. Après j'irai au Maroc."

Même secrètement blessé, Cocteau ne se départit jamais en public de son admiration pour Genet: il tient à citer son nom dans son discours de réception à l'Académie, malgré la colère de Vaudoyer, secrétaire perpétuel, et ne le remplace pendant la cérémonie officielle (à laquelle assiste Genet) que par la transparente périphrase "un immoraliste de mes amis, canonisé par Jean-Paul Sartre". En 1958, pour la création de Haute Surveillance à New York, il écrit "un génie, avec tout ce que ce mot implique de merveilleux, de mystérieux et d'intolérable" et récidive dans l'éloge en 1960 pour la reprise du Balcon à Vienne. Il donne même une couverture pour l'édition des Nègres (mais dédiée à l'éditeur) peu après que Genet fît l'erreur de lui demander de solliciter Picasso.





Dernier hommage, au sortir du tournage du Testament d'Orphée, Cocteau confie à la revue londonienne Arts Quarterly, le poème-dessin L'Aurige :
« Ce petit poème mélange l’Aurige de Delphes et mon ami Jean Genet parce qu’il écrivit que le mot grec me représente. »
« Grec il l’a dit de moi ce Genet d’Espagne / Courant et reniflant dans les faubourgs chinois / Épluchant mes hiéroglyphes comme des noix ». 


Il n'en va pas de même en privé, comme le prouvent ces extraits du journal de Cocteau, demeurés inédits du vivant de Genet:

fin juin 1956: J'ai bien observé Genet au festival surprise de Francine. Hélas, il est snob. Snob et moraliste. Il pense. Chose lourde et triste. Il demande: "Qui est cette pouffiasse?" - "Pourquoi ces types sont-ils en smoking?" - Ces pédérastes se déguisent parce qu'ils rêvent d'être de vieilles poules" - Etc.
J'aime Jean, mais cette pose, ce quant à soi, cette réserve de vieille dame de province me consternent.

27 janvier 1959: Genet, grand poète, comme Zola, dans Notre Dame des Fleurs, ne vaut rien dans ses poèmes.

20 mars 1960: Je viens de relire Les Nègres. C'est détestable et lamentable et vide et prétentieux et pire encore que Le Balcon, pièce prétentieuse lamentable et détestable. Quand je pense à la pureté, à la force des Mariés de la Tour Eiffel et que ce galimatias prétende les mettre et me mettre plus bas que terre. Et ces dames (Marie Bell, Simone Bériau, M. Belin) qui, après les barbes de Giraudoux et de Claudel, adoptent celles de Genet, tombent toutes régulièrement dans le piège du faux sublime et du "génie". Le triste c'est que Genet réponde à leur attente et se réfugie dans leurs jupes.
Quelle distance entre Notre-Dame des Fleurs et Les Nègres. Genet s'imagine s'éloigner de moi alors que c'est moi qui m'en éloigne.

23 décembre 1961: Hier soir j'ai lu un conte de Lagerhof. Je lui trouve des charmes extraordinaires. Il l'emporte mille fois sur Genet et Sartre dont je n'éprouve plus les pouvoirs. Pompes funèbres me dégoûte un peu et l'attitude de Genet qui se révolte lorsqu'on cherche l'érotisme dans son œuvre m'apparaît comme un mensonge! A chaque ligne on ressent la gêne d'un exhibitionniste qui s'excite en écrivant.
(source Cahiers Jean Cocteau, nouvelle série n°1)


Quoiqu'elles apparaissent parfois comme le produit d'un certain dépit amoureux renforcé par une jalousie que motive le succès mondain, ces opinions ne constituent-elles pas le summum de la fidélité? Genet, qui avouait lui-même ne jamais relire ses anciens textes, aurait ajouté:
« Je n’ai pas de lecteurs mais des milliers de voyeurs qui me lorgnent de leur fenêtre donnant sur la scène de ma vie personnelle. (...) Et je suis écœuré par cet intérêt que suscite l’être de scandale que je suis. Je veux qu’on me laisse tranquille. Je veux commencer quelque chose de neuf. Je ne veux pas qu’on parle de moi, que les journaux publient des choses sur mon œuvre. Je veux en finir avec cette légende... (Genet extrait de la correspondance 1985). »