lundi 12 septembre 2016

Jean Marais (1937-1940)


Les premières années (1937-1940)


Jean Marais en 1937


Les circonstances de la rencontre entre Marais et Cocteau sont bien connues. Confions-en le récit à Jean Marais lui-même, ainsi qu'il la raconta dans Histoires de ma vie (Albin Michel 1975, pp55 et suivantes, avec quelques coupes). Nous sommes fin juin 1937, Marais a raté le concours d'entrée au Conservatoire et fait partie des utilités de la troupe de Dullin.

Un soir, à l'entracte de Jules César, une curieuse fille, belle à force d'être laide, vint me trouver:
- Voilà, je m'appelle Dina. Je suis du cours Rouleau. On y a fait une troupe de jeunes (...) C'est pour l'exposition au mois de juillet. Il y a assez de filles, pas assez de garçons; voulez-vous faire partie de notre groupe?
- ça m'ennuie de quittez Jules César (...) C'est pour quelle pièce?
- Œdipe Roi de Jean Cocteau (...) Il y a une audition samedi, studio Vacker, à quatre heures.

Le samedi j'arrive à quatre heures juste. Cocteau n'est pas là. Quatre heures et demie, cinq heures moins le quart, toujours pas de Cocteau.
- Je suis obligé de partir. Je vais chez Dullin. je reviendrai après le cours. Si Cocteau veut bien m'attendre...(sic)
A sept heures, je reviens. Il est là. Il est moins jeune que je ne l'imaginais. Sa minceur étonne, très élégant : son élégance vient de lui, pas de sa mise qui semble sans recherche. Ses manches de veste sont retroussées sur ses fins poignets, sans aucun doute pour la commodité. Ses poignets de chemise très serrés, ainsi que le col et la cravate qui semblent l'étrangler. Visage étrange, triangulaire, allongé, surmonté d'une chevelure qui l'allonge encore. Des yeux bridés, vifs, intelligents avec une très petite pupille au centre d'un iris bleu-vert bordé d'un cercle bleu clair.
Il nous parle avec simplicité, d'égal à égal, seul, car aucun de nous n'ose s'immiscer dans ce dialogue qui devient monologue. Il fait les demandes et les réponses séparées par des "quoi" qui n'attendent pas de réponse. Il enchaîne:
- Vous n'avez pas encore donné votre scène, quoi? Je vous écoute.

(...)
Jean Cocteau me donne le premier rôle, le rôle d'Oedipe (...) J'ai reçu tout cela comme dans un rêve.
Jean Cocteau parti, il y a une gêne que je n'analyse pas. Que Jean Cocteau m'ait donné le rôle d'Oedipe ne faisait pas l'affaire de la troupe. Pris en surnombre, je me retrouvais à la première place. Ils vont trouver Cocteau, lui expliquent que j'étais d'un autre cours et que cela n'est pas juste. Cocteau comprend, confie le rôle d'Oedipe à Michel Vitold et me donne le rôle du chœur. (...)
On répète dans une salle de patronage du quinzième. Patient, courtois, simple, drôle même, Jean Cocteau nous dirige en camarade, nous donne des indications comme si nous étions de grands acteurs. Parfois, Al Brown l'accompagne, ainsi que Marcel Khill, son Passepartout du Tour du monde en 80 jours. Jean Cocteau a beau être simple, je n'ose pas lui adresser la parole (...) Un jour, il s'approche de moi et me dit:
- Jean-Pierre Aumont devait créer ma pièce à l'Oeuvre en octobre; des contrats de films l'en empêchent; voulez-vous la jouer?
- Oui, oui, bien sûr.
- Il faut que je vous lise la pièce.
(...)
Je frappe à sa porte (à l'hôtel de Castille). J'entre. Sa chambre serait la chambre de tous les hôtels modestes sans cette lampe à huile, sans le plateau d'argent, les aiguilles d'argent, les bagues de jade, les pipes, l'opium, sans cette odeur que Picasso dit la plus intelligente, sans les papiers, les dessins accrochés partout, sans les livres, les cahiers, dans un désordre qui n'est qu'apparent; sans quelques objets étranges, comme une pomme d'ambre aux feuilles de diamant, des boîtes d'or, une main de bois.
Al Brown, Marcel Khill assis sur le lit, Jean Cocteau allongé dans un peignoir de bain blanc, fourniture de l'hôtel, sali de résidus d'opium et de trous de cigarettes, un foulard autour du cou, très serré, à tel point que la chair se rabat sur l'étoffe. Il fume.(...) Il commence à lire, d'une voix métallique, nette, précise.
(...)
Huit jours plus tard, je frappe encore à sa porte. Même atmosphère qu'à la première visite, mais Al Brown et Marcel Khill ne sont pas là. Jean Cocteau me lit d'une traite le second acte. Extraordinaire : il me dit encore qu'il est trop fatigué et me prie de revenir la semaine suivante. (...)

Au jour convenu, je suis au pied de son lit. Il a achevé le troisième acte. Je ne sais que dire tant j'aime la pièce. Je suis maladroit et sincère et il traite ce stupide petit garçon comme l'être le plus cultivé du monde, en quête de son avis comme d'une vérité. Il ne joue pas, il est sincère lui aussi, et c'est en quoi je le trouve extraordinaire, généreux.
- Vous êtes Galaad, le très pur.
- Je désire que vous jouiez ma pièce Les Chevaliers de la Table ronde. Mais vous devez passer une audition auprès de la directrice de l'Oeuvre, Mme Paulette Pax.
Angoisse.
-Je dois encore vous prévenir que si vous jouez ma pièce, on vous dira mon ami.
Je m'entends répondre : "J'en serai très fier."





Enfin nous jouons Œdipe-Roi au théâtre Antoine le 12 juillet 1937. Ce spectacle était annoncé pour une semaine. Il tiendra trois semaines. Guillaume Moni avait fait les décors d'après les indications et des dessins de Jean Cocteau. Les costumes étaient inventés aussi par Jean Cocteau avec des tissus de Coco Chanel, qu'elle avait offerts (...)
Pour mon compte, j'étais habillé, si j'ose dire- de bandelettes blanches comme un grand blessé. En fait j'étais quasiment nu.
Sur un socle, dans la salle, devant la scène, immobile comme une statue couchée.(...)





Le spectacle d’Oedipe-Roi était d'une extraordinaire beauté, si singulier cependant que certains spectateurs restaient insensibles, voire scandalisés. Les acteurs ne se mouvaient qu'en ligne droite ou en angle droit. Chacun de leur geste formait un chiffre. Des spectateurs chuchotaient, d'autres ricanaient. De mon socle je livrais bataille, je tournais brusquement ma tête vers les rieurs et les regardais, l’œil fixe. Cette statue vivante, méchante, les statufiaient à leur tour.

(...)
Lorsque les représentations prirent fin, Cocteau disparut. Pendant deux mois, aucune nouvelle de lui; pas d'avantage de Paulette Pax, ma prochaine directrice. Je m'inquiétais pour mon rôle. Je guettais le téléphone; il sonne. Jean Cocteau est au bout du fil :
- Venez tout de suite, il y a une catastrophe!
(...)
L'hôtel de Castille, la porte; je frappe; j'ouvre. Cocteau fume l'opium. Il me regarde. Il semble aussi désespéré que moi. Je ferme la porte et reste immobile. Je m'attends au pire. Cocteau pose sa pipe. Il est en peignoir de bain, qu'il a mis comme on met une robe de chambre après n'avoir enlevé que sa veste. Il laisse tomber ses bras le long du corps et me répète : "Il y a une catastrophe..."
On dirait d'une enfant qui craint une punition.
- Une catastrophe... Je suis amoureux de vous.
Cet homme que j'admire m'a donné ce que je souhaitais le plus au monde. Il ne m'a rien demandé en échange. je ne l'aime pas. Comment peut-il m'aimer moi... moi... c'est impossible.
- Jean, vous voyez comme je vis, qui m'entoure, il faut me sauver. Il n'y a que vous qui puissiez me sauver...
-Moi aussi je suis amoureux de vous, dis-je. 
Je mentais. Oui, je mentais.
Expliquer ce mensonge m'est très difficile. j'avais une grande admiration pour Jean Cocteau, un immense respect qui ne correspondait pas à ses sentiments. j'étais flatté aussi.
En outre, imaginer que l'être insignifiant que j'étais pouvait sauver ce grand poète m'exaltait (...) Bien sûr, il ne faut pas oublier l'arriviste prêt à tout pour atteindre son but. Je ne me l'avouais pas; je ne voulais voir en moi que ce qui pouvait embellir ma conduite. Je voulais me comporter dans le mensonge comme je l'aurais fait dans la vérité. Je me promis d'être irréprochable et de tâcher de devenir l’être qu'il imaginait. je voulais être comédien? Eh bien, je jouerai la comédie pour que l'être que j'admire soit heureux. Je ne l'ai pas joué longtemps cette comédie. Qui approchait Jean ne tardait pas à l'aimer.


Irréprochable était sans doute une vœu pieux, quoique Jean Marais ait fait une idée fixe de l'objectif de faire décrocher Cocteau de l'opium, tout en l'aidant dans les premiers temps, comme Marcel Khill, à confectionner ses pipes, voire à conserver les résidus -le dross- en cas de pénurie consécutive à une descente de police (Marais raconte que c'est ce qui arriva chez la décoratrice Coula Roppa en juillet 1938 à Toulon). Jean Marais est resté, comme dans les Chevaliers de la Table ronde (dont la première eut lieu le 14 octobre 1937), "Galaad le très pur", incarnation des différents héros médiévaux que Cocteau construisit pour lui, le Renaud d'Armide, le Patrice-Tristan botté de l'Eternel Retour. Dans cette nouvelle figure d'ange qu'il a "reconnu" -puisqu'il le dessinait depuis toujours, phénomène classique de la cristallisation amoureuse- Cocteau a puisé la force de s'affirmer jusqu'à risquer de se compromettre, sauvé toujours par ce rédempteur ambigu qu'il avait pris soin de façonner à cet usage.

 Jean Marais en Galaad, costume de Chanel, photo Gaston Paris






Les Chevaliers de la Table ronde n'ont pas obtenu le succès escompté. Marais, qui reconnait qu'il n'y était pas bon cite dans son autobiographie la réaction du critique du Figaro "Quant à Jean Marais, il est beau, un point c'est tout". Cocteau décide alors de lui écrire un rôle sur mesure.

Après un dernier voyage en décembre à Marseille et dans le Nord de l'Italie avec Marcel Khill, Cocteau séjourne en février 1938, avec Jean Marais à la brasserie de la Poste à Montargis. Il y écrit en huit jours Les parents terribles, prenant pour modèle la mère de Jean Marais (rôle écrit pour Yvonne de Bray alors au sommet de sa gloire au théâtre). Jean Marais, habité par le souvenir du Raskolnikov de Crime et Châtiment lui a demandé un rôle où il ne serait pas beau. Cocteau veut écrire enfin la pièce de boulevard à laquelle il a renoncé par deux fois (Albion en 1913 et Le Baron Lazare en 1920, toutes deux inédites) tout en y appliquant ce qu'il devine du fonctionnement des mythes grecs. La pièce n'a pas encore de titre durant le séjour à Montargis, ou plutôt elle en a 18 potentiels comme le montre le manuscrit autographe du 2 février 1938,




 parmi lesquels semble s'imposer La Roulotte, ou La Maison dans la Lune (on lit effacé La Maison des Portes qui claquent).




projet d'affiche avec la distribution finale et le titre Le problème


Durant ce séjour, Cocteau retrouve Max Jacob qu'il n'a pas vu depuis dix ans et qui réside non loin au monastère de Saint-Benoît-sur Loire. Comme il se pique d'astrologie, il fait le thème de Jean Marais et lui délivre cette sentence mystérieuse qui le hantera longtemps; "Prenez garde à ne pas tuer".

Marcel Khill fait toujours partie des visiteurs réguliers comme en témoigne ce dessin, réalisé "après son départ"


en écho peut-être à son propre dessin:

Marcel Khill portrait de Cocteau, Montargis 8-2-1938


 Mais Cocteau fait surtout de nombreux portraits intimes de Jean Marais qui témoignent de leur idylle.






Il dessine aussi le cuisinier de l’hôtel aux bras veinés et musculeux qui préfigurent les futurs portraits érotiques du "cuisinier du Train Bleu".



En avril, les deux Jean emménagent ensemble dans un grand appartement au 9 place de la Madeleine.

"Souvenir de Montargis", sur papier à en-tête de l'hôtel Lotti à Paris

Dans l'appartement de la Madeleine, tout est meublé de bric et de broc, chaises volées par Jean Marais dans les jardins public, objets des puces, un coq en fer rouillé sur une colonne en plâtre, un candélabre baroque avec en place des bougies des boules de pêche en verre... Le seul meuble de quelque valeur a été donné par Yvonne de Bray, le bureau de travail d'Henri Bataille, dont elle fut l'épouse.


Cocteau posant  avec l'enseigne du gantier volée pour lui à Toulon par Jean Marais (Gisèle Freund 1939)


A l'été 1938, Cocteau emmène Marais dans le sud. Saint-Tropez, Toulon, Pramousquier sont les étapes du voyage.

à Pramousquier en 1938


En septembre à Gap, Cocteau écrit le poème L'incendie dédié à Marais. C'est aussi au cours de l'année 1938 que Raymond Voinquel fait ses premiers clichés de Jean Marais.






rare version couleur  du célèbre cliché



Voinquel, futur photographe de plateau de La Belle et la Bête accompagnera Jean Marais toute sa carrière durant.

Le 14 novembre, après divers épisodes rocambolesques pour trouver un théâtre qui accepte la pièce, et le remplacement d'Yvonne de Bray "malade" (trop alcoolisée par suite de problèmes chirurgicaux semble-t-il) les Parents terribles connaissent un succès immédiat aux Ambassadeurs, qu'ils quitteront pour les Bouffes Parisiens le 4 janvier 1939 par suite des menaces d'interdiction du conseil municipal de Paris qui possède le précédent théâtre.



Un soir, Capgras, co-directeur des Ambassadeurs amène dans la loge de Jean Marais un jeune américain de 19 ans passablement éméché, en pyjama bleu ciel et babouches, fumant Chesterfield sur Chesterfield qui réclame qu'on le place tout de même puisqu'il a loué. Il prétend qu'il était malade et que ses amis lui ont confisqué ses vêtements pour l'empêcher de sortir. Selon certains (Michel Angebert scripsit) Cocteau aurait eu cette réplique désarmante: "Mais bien sûr, la pièce était écrite pour être vue en pyjama!" Placé dans une loge grillagée, l'individu suscite la curiosité générale et le couple finit par le raccompagner chez lui en voiture. Selon le même auteur il se serait avéré que le garçon aurait fait irruption au théâtre après que Marais lui ait posé un lapin l'après-midi même. Le beau jeune homme, opiomane invétéré, va devenir pour un temps son amant, amant physiquement peu exigeant car diminué par son usage des drogues. Il s'appelle Denham Fouts, depuis l'âge de 16 ans, il passe de millionnaires en aristocrates, étroitement lié au futur roi de Grèce Paul Ier, à Paul de Yougoslavie, au shah, il deviendra une légende grâce aux portraits qu'en feront ses amants successifs, Truman Capote, Glenway Wescott, Platt-Lynes, Christopher Isherwood, Gore Vidal. Se souvenant d'un mot de Capote (qui le surnommait "le garçon le mieux entretenu au monde"et  que Fouts fit venir à Paris en lui adressant un chèque en blanc), le compositeur Ned Rorem eut cette formule "Si Fouts avait couché avec Hitler comme celui-la le souhaitait, il aurait sans doute épargné au monde la deuxième guerre mondiale".



  Denny Fouts par Platt-Lynes


Quoique Jean Cocteau encourage Marais à se rendre en sa compagnie dans un déguisement de fortune au bal d'Etienne de Beaumont en 1939 (sur le thème de la famine sous Louis XIV)


 Marais, Fouts et JFLP (ami de Cocteau) au bal du comte de Beaumont




il multiplie les mises en garde contre le bellâtre:

La conversation de D. n'est pas pour toi. Ses goûts ne sont pas pour toi, son style d'existence n'est pas pour toi. Tu en fais un prince charmant, mais à mes yeux et à ceux des autres, c'est un pauvre gosse mal situé dans l'existence et paresseux devant le destin . (conclusion d'une lettre glissée sous la porte de la chambre de Jean Marais)

Marais rompt. Fouts rapatrié quelques jours avant la déclaration de guerre n'aura de cesse de revenir en Europe. Il mourra en décembre 1948 à Rome, dans les toilettes de la Pension Foggetti, officiellement d'une malformation cardiaque, peut-être d'overdose.



En plein triomphe des Parents terribles Marais tombe malade (le médecin diagnostique la gourme).  Le 8 avril, Cocteau l'emmène en convalescence au Piquey, à bord du Chevreuil, une voiture d'occasion acheté à des amis, pour laquelle ils ont engagé un chauffeur. Au cours du voyage, sur un agenda qu'il lui emprunte Cocteau commence à rédiger La Fin du Potomak.

Jean Marais Histoires de ma vie p89-90:
Nous descendons au Piquey dans un petit hôtel inconfortable, véritable cabane en bois, où naguère, Cocteau, Pierre Benoît et Radiguet avaient séjourné assez longtemps ensemble.C'est là que Jean enfermait Raymond Radiguet dans sa chambre; il ne lui permettait de sortir qu'après avoir rédigé au moins dix pages, dûment vérifiées. Ainsi l'obligeait-il à faire son œuvre.

Pendant que Jean écrivait, je me reposais et j'apprenais à peindre sans oser peindre. Je m'imaginais le tableau que j'aurais ailé réussir. Je me demandais quelles couleurs j'emploierais et comment j'arriverais à guider ce pinceau que je dirigeais dans ma tête. Bientôt mon désir de peindre fut si fort qu'après avoir acheté le nécessaire, je m'installai en face d'un groupe d'arbres morts. On eût dit des fantômes d'arbres. Un jour Jean me demande de voir ce que je fais (...) J'avais peint par miracle l'endroit exact où il venait s'asseoir et se reposer avec Radiguet. L'émotion de ce souvenir me font trouver plus que suspecte son admiration. Il me dit que je peins comme tous les peintres aimeraient peindre et que c'est moi qui ai raison. Il me demande de lui donner cette peinture. Pour cette seule raison je l'achève.

Cette découverte de la peinture est plutôt une récidive puisque dans son autobiographie (pp46-47), Jean Marais raconte qu'il se présenta, lors d'un rendez-vous avec un metteur en scène (alors qu'il était encore correcteur de photographie) comme "peintre", exposant aux Indépendants. Le riche réalisateur lui acheta d'ailleurs un autoportrait (titré Jésus La Caille) payé en quatre fois dont il finit par refuser la livraison.

 Autoportrait de Jean Marais

 


Après Radiguet et Desbordes, Cocteau ne fabrique plus d'écrivains, les vrais écrivains lui échappent. Désormais il fera des acteurs, fussent-ils médiocres, et des peintres. Lui qui fréquenta les plus grands, Gleize, Derain, Lhotte, Picasso, Matisse.. apprendra de ses nouvelles créatures comment s'essayer aux tableaux de chevalet sans céder forcément à son talent de décorateur. En cela Marais et Dermit seront d'une certaine façon ses vrais maîtres. Dessinateur (et ici l'autodidacte n'avait rien à apprendre) et peintre, sont en effet des métiers bien différents.


C'est pendant ce séjour au Piquey que Cocteau jette le premier jet de La Machine à écrire dont on sait que le "jumeau malfaisant" s'inspire du souvenir de Marcel Servais (Pas de Chance).



Le 3 septembre, la déclaration de guerre surprends Jean Marais et Cocteau à Saint-Tropez. Cocteau abandonne au sculpteur Fenosa l'appartement de la Madeleine dont il ne peut plus payer le loyer; il vit un temps au Ritz aux frais de Chanel, puis sur un petit yacht, Le Scarabée amarré à la péniche d'Yvonne de Bray et Violette Morris,  La Mouette, où il écrit Prima Donna qui deviendra Les Monstres sacrés.




Cocteau mobilise Chanel pour l'envoi de cadeaux à la compagnie de Marais en mal de vêtements chauds. Il cherche, en vain à obtenir un laissez-passer pour se rendre à Montdidier ou stationne le régiment de Marais. Tous les amis se défilent pour l'y conduire, sauf la maîtresse d'Yvonne:


Yvonne de Bray et Violette Morris sur la péniche en 1939


Il arriva enfin, conduit par Violette Morris. Coureur automobile, elle s'était fait couper les seins sous prétexte qu'ils la gênaient pour conduire. Les cheveux coupés en brosse, elle portait des costumes d'homme. On m'annonça que Jean et mon frère étaient là. Ils avaient pris Violette pour mon frère.


Même à propos d'Yvonne de Bray, les biographes mentionnent rarement le personnage de Violette Morris, en raison de sa trajectoire pour le moins atypique. Cocteau lui avait réservé un petit rôle dans Les Monstres sacrés.



Ce portrait, dans le style de Cocteau est-il authentique?


Violette Morris que Cocteau décrit comme charmante durant son séjour sur le Scarabée, défraya la chronique, notamment en décembre 1937 (au lendemain de Noël), lorsqu'elle tira, à bord de la péniche, plusieurs coups de revolver sur un légionnaire; elle fut acquittée de ce meurtre, son avocat étant parvenu à prouver qu'elle s'était débarrassée en légitime défense d'un maître-chanteur menaçant. Ce n'était que le début de ses relations avec la pègre.

Violette Morris, décorée pour son héroïsme pendant la première guerre, fut dès l'âge de 15 ans une figure unique du monde sportif féminin: championne de boxe, de lancer de poids, de javelot, de lutte, de natation, de polo, de plongeon de haut-vol, d'équitation, de tennis, joueuse et entraineuse de football, aviatrice et vainqueur de plusieurs rallies automobiles, son destin commença à basculer en 1928, lorsque les fédérations sportives lui interdirent de participer aux Jeux Olympiques d'Amsterdam (les premiers ouverts aux femmes) pour conduite indécente, et sous prétexte qu'elle s'affichait en pantalon. Elle perdit le procès qu'elle leur intenta. Ses commentaires sur le jugement traduisent l'aigreur légitime qu'elle en conçut:

 « Et on vient dire, la bouche en cul de poule : mais elle s’habille en homme, mais elle boxe un connard d’officiel qui arbitre à tort et à travers, mais elle se balade à poil dans les vestiaires, comme si ce n’était pas justement réservé à ça, mais elle ‘dévergonde’ nos filles ! Tout ça parce qu’un jour j’ai roulé un patin à une môme qui me collait au train ! Elle se disait amoureuse de moi, ça arrive, figure-toi, ces choses-là. Mais je n’ai jamais débauché personne de force. » 
 « Nous vivons dans un pays pourri par le fric et les scandales (…) gouverné par des phraseurs, des magouilleurs et des trouillards. Ce pays de petites gens n’est pas digne de ses aînés, pas digne de survivre. Un jour, sa décadence l’amènera au rang d’esclave, mais moi, si je suis toujours là, je ne ferai pas partie des esclaves. Crois-moi, ce n’est pas dans mon tempérament ». 
(Source:  http://raymond-ruffin.over-blog.com/pages/Violette_Morris-2253930.html )

Interdite de stade dans les années 30, elle tente une reconversion dans le music-hall. De nombreuses photos la montrent en compagnie de Josephine Baker, mais la plus célèbre est le cliché de Brassaï, Couple de lesbiennes au monocle, pris en 1932 dans une boîte de nuit interlope.


Admise à participer aux Jeux de Munich en 1936, elle aurait été à cette occasion recrutée par les services secrets allemands à qui elle aurait vendu de nombreux secrets militaires sur la défense de Paris et le char de combat Renault.



Dès les premiers jours de l'occupation, on la retrouve rue Lauriston où elle participe activement aux séances de tortures, héritant le surnom de "hyène de la Gestapo". Si les controverses se poursuivent sur l'étendue de ses exactions, il demeure certains que son habilité à placer des agents dans divers réseaux de résistance pour les faire tomber, et les pertes qu'elle causa poussent les anglais à donner l'ordre de l'exécuter coûte que coûte; elle échappe à plusieurs traquenards jusqu'à ce que les services gaullistes réclament son élimination en urgence. Elle sera effectivement mitraillée sur une route de l'Eure le 26 avril 1944 par des membres de la section Surcouf du maquis normand.




A Noël 1939, Cocteau réussit à rendre visite à Jean Marais non loin de son lieu d'affectation , Amy dans la Somme. Ils sont hébergés, comme depuis quelques dimanches déjà, au château de Tilliloy, propriété de la comtesse Thérèse d'Hinnisdäl, amie de longue date (l'un des modèles de duchesse de Guermantes, portant hennin lors des fêtes qu'elle organise pour les officiers anglais. Célèbre pour ses mots d'esprit elle disait sans doute assez justement de Cocteau lors de sa crise religieuse "Jean Cocteau a fait la découverte de la religion comme il avait fait celle du cirque"). La nuit, Cocteau dépose de brefs poèmes dans les souliers de Jean Marais, comme

NOËL, je tombe à genoux,
Faites que cesse la guerre
Nous trois [107, le premier chien de Marais et eux] nous ne l'aimons guère
Et la paix habite en nous.

Mon Jeannot, mon fils, mon ami
Sur mon cœur de Noël tu règnes
Lorsque tu t'envoles d'Amy
Jusqu'à Tilliloy (par Beuvraignes)

Ma véritable vie est née
Après que j'ai connu Jeannot
Maintenant nous mélangeons nos
Chaussures dans la cheminée.

ou encore

 Ce portrait, réalisé à Tilloloy n'est pas destiné à la comtesse mais à Mme Breton -surnommé La Marquise-, impresario de Charles Trenet, qui console Piaf du départ de Meurisse après le demi-échec du Bel-Indifférent qui partageait l'affiche avec Les Monstres sacrés.



De retour dans la capitale après ces escapades, c'est en s'installant à l'Hôtel de Beaujolais où vivent Bérard et Kochno que Cocteau repère le petit appartement du Palais-Royal qui deviendra sa dernière résidence parisienne. Il ne s'y installe cependant pas tout de suite mais y héberge un ami de Jean Marais, dont il semble être devenu inséparable depuis l'incorporation de ce dernier, Roger Worms.




Roger Worms, né d'une famille juive du milieu des affaires a tout juste vingt ans lorsqu'il pénètre dans la loge de Marais à l'entracte des Parents Terribles. L'admirateur témoigne maladroitement de son admiration, et Jean Marais, ému, l'invite à dîner avec lui après le spectacle, en présence de Cocteau. Ce jeune homme en mal d'écriture, déjà familier de Gide, deviendra un célèbre journaliste sous son pseudonyme de résistant, Roger Stéphane. Bien que ses biographes n'y voient qu'une expression du regret ou d'un fantasme déçu, Roger Stéphane se plaira à répéter que Jean Marais fut son premier amant. De nombreux témoins peuvent certifier qu'on les vit ensemble presque quotidiennement au Colisée jusqu'à la déclaration de guerre.

Avec Cocteau, Roger Stéphane fait l'apprentissage de la liberté, et avant tout de la liberté sexuelle, ce qui le distrait de l'ambiance familiale "convenue" pour ne pas dire guindée. En 1984 (dix ans avant son suicide), il désignera encore Cocteau comme le "premier de ses maîtres". Lienhardt Philipponnat, l'un de ses biographes cite cette phrase que Stéphane place dans la bouche du "maître" :
"Tu comprends, un poète est courageux. Gide n'est qu'un faux courageux. Il dit qu'il est pédéraste; il avoue un petit Arabe, mais pas un ouvrier deux mètres. Or, aimer les hommes, ce n'est pas aimer le côté frêle, féminin de l'homme."

La relation avec Worms n'a pourtant pas des mieux commencé. Dans son enthousiasme de bon élève et avec l'inconscience de l'amoureux transi, Worms a offert à Cocteau une pièce en deux actes de sa composition (que Martin du Gard jugera plutôt réussie lorsque Stéphane la lui présentera en 1940) , qui s'avère être un pastiche des Parents terribles et dont le scénario met en jeu un peintre dont le modèle favori tombe amoureux d'un jeune étudiant. "Cocteau se roula vraiment par terre de rage"... mais la brouille se dissipe, et les deux parties se rabibochent quand Worms est engagé à Paris-Soir. Il se souviendra plus tard avoir vécu la drôle de guerre dans "une allégresse incomparable":
"Je suis complètement intoxiqué par Cocteau. Non que j'éprouve à son égard une particulière affection. Mais s'il disparaissait, il me manquerait comme un aliment, comme un stupéfiant (il prend de l'opium, je prends du Cocteau). Cocteau meuble ma vie. J'ai l'impression quand je reste deux ou trois jours sans le voir que ma vie tourne à vide. Cocteau absorbe l'individu. C'est sa manière d'influencer. Quelles que soient les circonstances actuelles de son influence sur moi, je pense qu'en fin de compte je me serai "élargi" à son contact. C'est Cocteau qui aura tué chez moi l'enfant".

Dans la "cave minuscule" le "tunnel bizarre" de la rue de Montpensier, Roger Stéphane habite la chambre destinée à Jean Marais. Il ne se donne pas la peine de faire taire les bruits qui courent : "Parfois, dans sa chambre, je me surprends m'affirmant: "Cocteau m'aime, Cocteau m'aime", ayant peine à y croire". Cocteau en retour profite de ses services. Surveillé par la police (et ne devant qu'à Kessel de ne pas se trouver sous les verrous par suite de la saisie chez lui de trois grammes d'opium), il demande un matin à Stéphane:
"-Veux-tu me rendre le service de ma vie? J'ai commandé de l'opium à un fournisseur, mais ça m'ennuie d'aller le chercher moi-même.
- Moi, je suis parfaitement inconnu, je vais y aller.
- Prend-moi un kilo. Voilà 5000 francs"
Roger Stéphane se fera refiler pour moitié du savon noir... mais la mission était accomplie.


 Dédicace autographe à Stéphane du Livre Blanc

C'est peut-être à l'influence en retour de Roger Stéphane qu'on doit l'engagement de Cocteau contre le racisme et l'antisémitisme : on accuse souvent Cocteau d'avoir eu une attitude ambiguë pendant l'occupation à cause de son Salut à Breker et de ses amitiés avec Ernst Jünger et Otto Abetz . C'est oublier un peu facilement qu'un mois avant la défaite en mai 1940, après la promulgation des premières lois raciales, il signa la pétition de la Ligue contre l'antisémitisme et  un article éloquent dans son organe Le droit de vivre. Immédiatement les représentants littéraires de l'extrême-droite organisèrent une campagne contre lui.
 "Cocteau décadent? c'est une chose. Cocteau licaïste [néologisme célinien, entendre "dans la ligue"]? liquidé!" (Céline dans Je suis partout). Brasillach, Rebatet, et le critique Alain Laubreaux ne manqueront pas d'en faire un symbole de la décadence, un "amant enjuivé des nègres" rappelant son histoire avec la "pédale noire" Al Brown.

Roger Stéphane, par amour de Jean Sussel, jeune résistant de son âge, finira par se tailler un costume de héros. On dit que c'est encore sur l'insistance de Cocteau qu'il entrera revolver à la main pour libérer l'Hôtel de Ville (son porte-voix, car il était aphone ce jour-là, étant un jeune inconnu nommé Gérard Philipe).




Démobilisé en juin 1940, Marais ne retrouvera Cocteau dans le minuscule appartement qu'il loue au 36 rue de Montpensier qu'en septembre. C'est là, dans un petit cagibi aveugle que Cocteau écrit, après une nouvelle (et dernière) cure de désintoxication Renaud et Armide (août 1941).

Cocteau dans la cuisine de la rue de Montpensier


Le "drôle de ménage" s'est enrichi d'un nouveau compagnon, Moulou, chien rencontré par Jean Marais dans la forêt de Compiègne pendant son passage à l'armée: c'est Cocteau qui le rebaptisera Moulouk pour le rôle qu'il lui destine dans L'Eternel Retour.

 Moulouk, dessin de Jean Marais retouché par Cocteau.


 Illustration (tardive) par Jean Marais du conte racontant la rencontre

 










Jean Marais (1941-1943)

TRIANGLES


Contrairement à ce qu'on peut croire a posteriori, 1941 est une année faste pour le théâtre, comme bientôt pour l'émergence au cinéma de nouveau réalisateurs. Dès février, Marais s'est mis en tête de monter Britannicus de Racine, avec ses propres décors et costumes : sur la scène des Bouffes parisiens, (Willemetz lui a offert les soirs de relâche de Tovarich) il s'est réservé le rôle de Néron, confiant à Reggiani débutant le rôle-titre.



Jean Marais en Néron

Le public suit, la presse collaborationniste dénigre. Maurice Sachs écrit à Jean Marais son enthousiasme de circonstance, et se voit opposer une fin de non recevoir. D'autres spectateurs, on le verra en garderont un souvenir prégnant, même si le spectacle ne tient que quelques semaines.


photographie Pierre Jahan 1941

Commencent alors les répétitions de La Machine à écrire qui ouvre au théâtre Hébertot de 29 avril, non sans que sous la pression Cocteau ait dû réécrire le dénouement. Ce n'est pas de la pièce, bientôt interdite, qu'on gardera le plus grand souvenir, mais de l'altercation entre Jean Marais et le critique Alain Laubreaux, qui fera de l'acteur une sorte de héros au lieu de lui attirer les représailles que Cocteau et lui pouvaient craindre.

En juillet, Jean Marais apparaît dans un spectacle totalement oublié mis en scène par Jean-Louis Barrault, auquel participent aussi Alain Cuny et Jacques Duphilo. Dans une arène de plein air qui jouxte Roland Garros, se déroule sur une musique d'Honegger dirigée par Munch 800 mètres, sorte de reconstitution des jeux Olympiques de 1924.



Le groupe de ses admirateurs, comme la horde de ses détracteurs en concevra une émotion durable.


Selon Claude Arnaud, dont la biographie continue à faire autorité, Jean Marais aurait été sexuellement "insatiable" (On se rappellera toutefois que Marcel Khill se plaignait de la même tendance chez Cocteau quelques huit ans plus tôt): "Les amants d'une nuit croisaient les prétendants d'une vie, on parlait d'un riche monsieur, propriétaire des magasins du Louvre, disposé à produire des films pour l'obtenir." 

C'est une curieuse version des choses! Identifions d'abord le "riche monsieur" même si l'anecdote racontée par Jean Marais ( dans Histoires de ma vie p.160 ) est légèrement plus tardive:

Une nuit, à deux heures du matin, après le tonnerre de la DCA, un vacarme terrible: un avion est tombé sur le Palais-Royal, notre maison. En réalité, il s'est écrasé sur le magasin du Louvre. C'était un avion américain touché par un obus...
Un ami, Hubert de Saint-Senoch, me téléphone: "Jeannot! Un avion est tombé!.." Je l'interromps:"Rassure-toi, puisque tu m'entends, il n'est pas tombé sur nous, mais sur les magasins du Louvre."
Un grand silence... J'avais oublié qu'il était propriétaire de ces magasins.

Collectionneur d'art, Hubert de Saint-Senoch faisait sans doute partie depuis longtemps du cercle de Cocteau. On trouve en effet des portraits de lui par Denyse de Bravura, fiancée de Marcel Khill, Nora Auric et Roland Caillaud (proche de Voinquel), des pièces de mobilier dessinées à son intention par Bérard, et deux portraits par Cocteau lui-même (on soupçonne qu'au moins un très beau nu au modèle non identifié puisse être également une représentation du bel Hubert).

                                                                            Cocteau



                                    Bravura                                               Caillaud



 Nora Auric

Il paraît donc peu probable qu'il eût à payer pour obtenir quoique ce soit... Cette assertion révèle néanmoins que le couple cherchait peut-être des financements pour doper la carrière de Marais au cinéma, ce dont Cocteau paraît avoir fait un objectif obsessionnel, et que le poète s'accommodait très bien des éventuels amants de l'acteur, au point d'encourager ce type de relations, pourvu qu'il y trouvât lui même son compte. 

En 1944, pendant le scandale d'Andromaque, alors qu'il risque l'arrestation et que le théâtre Edouard VII est occupé par la milice, Jean Marais se réfugiera chez "Hubert de Saint-Senoch qui habitait un appartement à l'Etoile où un peu plus tard un tableau de Dali fut atteint par des balles de mitrailleuse, le rendant encore plus surréaliste qu'il n'était. Drôle de cachette! D'autant plus que j'allais me baigner chaque jour au Racing Club. Je m'y rendais à bicyclette, Moulouk sur les épaules. Tout pour passer inaperçu!" (Marais Histoires de ma vie p 164)



Engagé puis renvoyé de la Comédie-Française avant d'y avoir joué pour des questions de contrats de cinéma qui tombent à l'eau les uns après les autres, essuyant l'interdiction de la reprise des Parents terribles au Gymnase, Jean Marais finit par décrocher un premier rôle dans le film Le Pavillon brûle où il sera affiché comme vedette.




Le petit succès d'estime de ce premier grand rôle au cinéma aura des conséquences imprévues sur la vie des deux Jean, car c'est pendant le tournage que Marais rentre en contact Paul Morihien.

Voici la version de Jean Marais:
Dans le film, je rencontrai Paul Morhien (sic) qui faisait de la figuration pour comprendre le travail d'un studio mieux qu'en le visitant. Je le présente à Jean qui l'invite à dîner. Pendant le repas, nous parlions de nos difficultés financières (nous en avions beaucoup...) Paul s'étonne: il suppose que nous ne savons pas nous occuper de nos affaires (il n'a pas tort). Jean lui propose de s'en occuper. Paul devient son secrétaire. Nous devenons de très grands amis Paul et moi.

Suit une explication confuse du comment et du pourquoi, où Marais explique en filigrane les liens des poloïstes du Racing Club de France.  Examinons la version du biographe Bertrand Meyer-Stabley (in Les amants terribles):
"Cocteau a d'autant plus de mérite de façonner la carrière de Marais que celui-ci lui impose la présence d'un nouveau boyfriend: Paul Morihien. Ancien maître nageur et ancien secrétaire de  de Paul-Louis Weiller, il est à vingt-trois ans, un homme à femmes qui tente une carrière au cinéma. Marais le croise sur le tournage du Pavillon brûle et entame une love-story avec lui, allant jusqu'à partager son lit. Cocteau invite bientôt Morihien à venir dîner au Palais-Royal (...) Le jeune homme, vu ses fonctions précédentes, lui paraît pouvoir l'aider, il lui propose de devenir leur secrétaire à lui et à Marais. Ainsi se forme une espèce d'association, ou plutôt de gentleman's agreement, qui permet à Jean et à Jeannot de continuer à vivre dans une parfaite harmonie mais sur un autre plan que la passion initiale."

Contrairement à ce qu'en dit Jean Marais lui-même (et voila qui explique peut-être l'étrange formulation "dans le film, je rencontrai"), Marais et Paul Morihien se connaissent déjà avant le tournage du film." Pendant son service militaire, Paul Morihien est chargé de la liaison postale entre le ministère de l’Air et Villacoublay. Il prend régulièrement « en stop » Jean Marais et devient son ami."(article de Bertrand Réau sur le genèse des Clubs de Vacances en France).

En fait, Morihien est un peu plus qu'un maître-nageur :" En 1940, Dimitri Philippoff et Paul Morihien retrouvent Tony Hatot, Lionel Marcu et Mario Lewis au Racing Club de France. Ils y forment une équipe de haut niveau en water-polo et en natation (plusieurs records de France y sont battus entre 1940 et 1944)." D’origine bourgeoise, Tony Hatot, Paul Morihien et Mario Lewis, même s’ils ne « faisaient rien », ni étudier, ni travailler (selon Paul Morihien), mais se contentaient de « se laisser vivre » et de « nager », pourront réussir une forme de reclassement temporaire à travers le sport  grâce à la reconnaissance de leur statut de « grands nageurs ».
« Le Racing était le club du plus grand confort : il y avait une piscine et tout était pour nous gratuit. On nous a ouvert les portes en grand parce qu’ils savaient qui nous étions. Ils n’avaient pas d’équipe de natation. On leur a apporté une équipe de natation et de water-polo. […] On était même subventionnés légèrement, on nous payait nos déplacements, nos voyages. […] On n’a plus quitté le Racing ». (Morihien, cité par Bertrand Réau S'inventer un autre monde )

Edmund White, qui put interviewer Morihien, affirme qu'il vécut toute la période de l'occupation "dans la chambre de Jean Marais dans l'appartement du Palais- Royal. Comme Marais n'était pas souvent à Paris, qu'il fût en tournée ou sur un plateau de cinéma, Morihien tenait compagnie à Cocteau, et comme le montre son journal il l'accompagnait fréquemment lors d'expositions ou d'événements mondains. Au début il ne connaissait rien aux livres ou à la peinture, mais de par son avidité d'apprendre, il se forma petit à petit une culture complète acquise de ses contacts quotidiens avec Cocteau." En somme Cocteau répétait avec lui ce qu'il avait appris à Jean Marais.

Et Bertrand Réau d'ajouter: "Son service terminé, Paul Morihien se lance dans l’achat et la vente de « livres rares ». Il n’a pas fait d’études, mais il connaît « le circuit ». Il gagne sa vie ainsi lorsque Jean Marais lui propose d’être secrétaire personnel de Jean Cocteau. C’est un service qu’il demande à Paul Morihien car il doit partir un an pour un tournage en Italie et il ne veut pas que Jean Cocteau « retombe » dans l’opium. Il confie à son ami Paul Morihien la charge de s’occuper des tâches administratives de Jean Cocteau et de « prendre soin » de lui."  On trouve dans les lettres d'Italie de Jean Marais la confirmation de ces dispositions. Il s'inquiète régulièrement de savoir: "Paul est-il à la maison?" Au dos de plusieurs de ses lettres à Cocteau, Marais ajoute fréquemment quelques lignes directement destinées à Morihien.

 27 janvier 1943, à Paul “Hélas je ne serai pas là pour Antigone... Je crois que tu deviens un merveilleux collaborateur pour Jean. Bravo!..."
 23 février 1943: “ Je ne sais plus ce que tu fais, où tu es, rien de toi. La dernière lettre que j’ai eu de Jean me disait que tu étais dans le midi à la recherche de Bébé [Christian Bérard]. L’as-tu ramené? Es-tu resté?... J’ai l’impression d’avoir été absent 20 ans..."
”.

Reste une certitude: à peine l'a-t-il rencontré que Cocteau immortalise par un dessin le jeune Paul.



Quand décide-t-il de le faire servir à un projet de plus grande envergure? Il faudra attendre mars 1943...

A défaut de photographies d'époque de Paul Morihien, voici le portrait qu'en dressa Violette Leduc (celle que Beauvoir ne désigne jamais que comme "la femme laide"), invitée à Milly en juillet 1947, tandis qu'elle rédige les dernières pages de L'Affamée.
"Il est jeune. Il est froid. Il me suffoque. Je ne m'appesantis pas sur ses yeux bleus. Ils sont vides. J'ai le vertige au bord du glacier. La bouche est petite. C'est une broderie terminée. Elle a des rapports de justice avec le front. La coupe des joues est une coupe retenue. Entre la bouche et le front, c'est la mesure sublime du nez selon le canon grec. C'est le titre de noblesse. Pas trop en fer, pas trop en chair. La pointe plonge fatalement dans la gorge d'une déesse."



Début mars 1942, Cocteau rédige les premières pages d'un journal: le volume de ses écrits de guerre ne paraîtra que longtemps après sa mort, comme volume VII du Passé défini. Et pour cause, on y trouve tout ce qui demeure pour certains impossible à entendre, la rumeur de la vie qui continue:


Beauté prodigieuse de Paris en 1942. Les sirènes. La foule qui profite des alertes pour déambuler dans les ténèbres. Une fenêtre rouge. La Comédie-Française complètement illuminée. Les Allemands qui découvrent des France les unes sous les autres et déchiffrent des énigmes. Les voyageurs qui arrivent de zone libre, stupéfaits par la ville comme de vieilles dames de province en exil avec la cour. Les restaurants où se vend toute ce qui ne doit pas se vendre, malgré les punitions, les amendes, les fermetures. Les danses clandestines, les orchestres dans des caves, les insultes de la presse, les théâtres qui regorgent de monde, les jeunes acteurs qui émergent, les vieilles tragédiennes qui rejouent, la jeunesse qui grouille et qui nous donne à lire pièce sur pièce. Jean Marais poursuivi dans la rue par des grappes de jeunes filles qui veulent des autographes. Le soir, je longe la queue interminable qui attend le spectacle de la Comédie-Française. J'entre dans le Palais-Royal, et de cour en cour, de colonnade en colonnade, je rentre chez moi, dans la ville interdite, la ville chinoise, la vile italienne, la ville Padoue, la Venise, le Hong-Kong des joueurs de Balzac. (Cocteau Journal de guerre)

L'année 1942 est entièrement consacrée à des projets de cinéma, un retour obligé à cette discipline, Cocteau n'ayant jusqu'alors réalisé que Le Sang d'un Poète passé relativement inaperçu. Cocteau ne s'imagine pas réalisateur, il se contente d'adapter et de dialoguer. Après La comédie du bonheur de Marcel Lherbier, (sortie en Italie en 1940, pas avant juillet 42 en France), il réécrit pour Jean Marais  les dialogues du Lit à Colonnes d'après la nouvelle de Louise de Vilmorin qui n'a pas réussi à obtenir qu'Alain Cuny tienne le rôle principal.



Cocteau Louise de Vilmorin en 1934

 Le film raconte l'histoire d'un prisonnier, compositeur, qui se fait voler son opéra (Le Lit à Colonnes) par son geôlier. Nul doute que cette histoire de plagiat frauduleux ait irrité Laubreaux, condamné en 1928 pour avoir volé son premier roman à un auteur calédonien publié dans le quotidien insulaire de son père. Durant le tournage Jean Marais rencontre Mila Parély, jeune première avec qui il vit, à l'en croire, une aventure torride et brève. La légende voudrait que ce soit Roland Petit, lors d'une réunion amicale rue de Montpensier qui ait suggéré le premier que tant de beautés réunies ne devaient pas se perdre et qu'ils fissent des enfants. Quant au degré de sérieux du projet, Cocteau écrit encore à Jean Marais, le 20 février 1945: "Mila est convaincue que tu l'épouses. Après tout ce ne serait pas si mal. Elle disait: "Il faut que je le sache car alors je changerai toute ma vie" (d'un air très grave)". Elle fera partie de la distribution de la Belle et la Bête, dans le rôle d'Adélaïde, l'une des méchantes sœurs...

Jean Marais mettra une dizaine d'année à achever ce portrait de Mila Parély

L'opportunité d'un plus grand rôle se présente: Marais est engagé pour tourner en Italie le Carmen de Christian-Jacque, où il partagera la vedette avec Viviane Romance. Prévu pour ne durer que trois mois, le tournage s'éternisera jusqu'au printemps 1943.

Jean Marais Histoires de ma vie pp143-144

Jean m'emmène à une exposition d'Arno Breker [l'inauguration de l'exposition Breker a lieu le 15 mai 1942 à l'Orangerie des Tuileries]. Ce sculpteur, intime d'Hitler, n'était guère aimé en Allemagne. On l'appelait "le Français" parce qu'il aimait la France où il avait vécu à l'époque héroïque. C'est à ce moment-là que Jean l'avait connu et s'était lié d'amitié avec lui. Je crois même qu'ils avaient habité ensemble. Pour Jean, l'amitié passait avant tout et n'avait pas de frontière. Il était incapable de refuser de voir un ami, et Arno Breker avait dit qu'il ne souhaitait rencontrer que deux hommes: Cocteau et Picasso qu'il avait également connus chez Maillol.
A l'exposition d'Arno Breker, à l'Orangerie, statues géantes, sensuelles, humaines, ce qui fait dire à Sacha Guitry : "Si ces statues entraient en érection, on ne pourrait plus circuler."
Je ne comprenais pas ma popularité, n'ayant presque rien fait. Sur mon passage, des jeunes filles se demandent tout haut si je pars pour l'Italie et discutent au sujet de mes cheveux noirs. Christian-Jaque me les a fait teindre, alors que Mérimée décrit Don José blond.
Je pars, une séparation de trois mois en ce moment nous serre le cœur. Se reverra-t-on?
J'emmène Moulou. Je lui parlerai de Jean. J'emporte aussi le manuscrit de l'Eternel Retour. Jean, furieux des films qu'on me proposait, avait décidé d'écrire "mon film". "Il te faut un héros et une grande histoire d'amour. Depuis que le littérature existe, il n'y a eu que deux grands sujets d'amour, Roméo et Juliette et Tristan et Iseult. Tu dois être, tu es Tristan."
Il transposa l'histoire dans notre époque. j'emportai donc dans mes bagages le tremplin de ma future carrière."





Breker, de tendance avant-gardiste voire cubiste dans les années 20 a rencontré Cocteau en 1925 au Boeuf sur le toit en compagnie des fils de Renoir. Il n'ont jamais partagé d'atelier, mais Cocteau, comme Brancusi, Fujita ou Man Ray a fréquenté l'appartement qu'il partageait avec Calder. C'est dans le cercle des amis de Cocteau que Breker aurait rencontré le jeune rom qui l’obsédera durablement, au point que le portrait de 1927 deviendra une caricature retravaillée jusqu'en 1939. Personne ne s'est posé la question de l'identité de cet inconnu... tout juste apprend-on que le sculpteur et le peintre auraient tenté de l'imposer, sans succès au cinéma. Il est tentant de reconnaître dans ce visage une des incarnations de Dargelos, celui du Sang d'un poète par exemple, rôle non crédité, qu'on dit être un machiniste recruté à la dernière minute.

                      

Cocteau était proche de la culture allemande, sa nurse lui récitait Erlkönig, lui-même avait publié des poèmes en allemand, dédiés à Kurt Weill (chassé d'Allemagne puis de France) qui en mis certains en musique.

Le 23 mai 1942, Cocteau publia dans Comoedia le Salut à Breker, évidemment mal venu, mais qui fait figure de pied-de-nez à l'extrême-droite collaborationniste qui le vilipende. C'est par ricochet le début d'une incompréhension entre Cocteau et Mauriac qui ne fera que s'envenimer.


De quelque côté qu'on cherche à le retourner, Cocteau glisse, il est l'ami de l'ennemi, attitude dangereuse mais qui le portera à réclamer la grâce de Brasillach et même de Laubreau, condamné par contumace et réfugié en Espagne à la libération, alors qu'il sera lui-même blanchi par les comités d'épuration des littérateurs et du cinéma.

Jean Marais comme Cocteau finiront par poser pour Breker, en 1963.

Un exemplaire de la tête sculptée de Cocteau par Breker figure dans la chapelle de Milly, à côté de sa tombe.





En attendant le retour de Jean Marais, Cocteau lui-même fait diverses apparitions à l'écran. Il joue un petit rôle dans Le Baron fantôme de Serge de Poligny, dont il a récrit les dialogues de fond en comble.


Cocteau 1942 dimanche (sans date) : "Paul t'a raconté qu'il m'a fallu tourner le vieux fou dans Le Baron Fantôme. Hélas! le film n'est pas en couleurs et tu ne verras pas ma superbe robe de chambre rouge!.. Hier, j'ai fait jouer un chat. Dieu que j'aimerais mettre notre Moulou en scène"


23 novembre 1942: Jean Marais ; " J’ai reçu par Paulvé ta photo. J’étais ahuri en ouvrant l’enveloppe de voir ce baron inconnu. J’ai bien ri quand j’ai enfin compris que c’était toi."
 En 1943 il sera Musset dans La Malibran de Guitry.


Le 20 janvier 1943, Mme Cocteau mère meurt:
25 janvier 1943: "Voilà qui est fait. Le cimetière était la seule chose atroce. On nous jette dans un véritable urinoir de la place Clichy. Mais cela compte peu. Maman circule enfin librement et ne me quitte plus. Elle était à l'opéra -où la répétition était très belle et très noble [Il s'agit de la reprise d'Antigone d'Honegger, sur le texte de Cocteau].

La dernière lettre d'Italie de Jean Marais est datée du 2 mars
Cette fois c’est fini : je ne peux aller à Paris avant ton film. C’est pour moi un vrai crève cœur. Je sentais que j’en avais un grand besoin moral... Viviane part ce soir"
Histoires de ma vie semble prouver que Jean Marais fit tout de même un bref passage à Paris avant de repartir pour Nice mi-mars 1943 pour le tournage de l'Eternel Retour qu'il a tant attendu.

Je suis heureux de me retrouver dans l'atmosphère qui se dégage d'un lieu dès que Jean l'habite, de retrouver le petit paradis de la rue de Montpensier.


Je peins une orchidée offerte par Josette Day : la fleur est tenue par une main gantée de blanc; le fond est ma fenêtre demi-ronde par laquelle on aperçoit le jardin du Palais-Royal.




Jean me fait lire Le Condamné à Mort de Jean Genet. Il me raconte comment il a connu l'auteur de ce poème bouleversant : deux jeunes garçons, François Sautin (sic) et Laudenbach, lui apportent un jour le poème.Il y découvre une violente beauté... Quelques jours plus tard, ils apportent le manuscrit de Notre Dame des Fleurs. Genet viendra le reprendre lui-même. Il vient. Jean a lu le livre, ne l'a pas aimé, le lui dit. Jean Genet quitte furieux la rue Montpensier. Mais le génie de Genet opère sur Jean... Il prie Jean Genet de revenir.
-Il faut que tu le rencontres, me dit Jean. Il t'admire. (pp 145-6)
Dans son livre de souvenirs, Jean Marais déforme systématiquement les noms, Sentein (le petit Franz) devient Sautin, même Genet s'orne d'un accent circonflexe.

portrait présumé de Genet en communiant (1922)

C'est sur la route de Villefranche à Nice que paraît avoir eu lieu la première rencontre entre Marais et Genet, envoyé par Cocteau au Welcome (la signature du contrat d'édition entre Genet et Morihien date du 1er mars 1943).

Pendant que je tournais à Nice, Jean Genet m'a téléphoné. Il veut me voir. Nous partons en même temps, lui de Villefranche où il se trouve, moi de Nice, à pied. On se rencontrera quand on se rencontrera.
Il me connaissait parce qu'il avait assisté à une représentation de Britannicus.
- Depuis, me dit-il, j'ai envie d'écrire pour le théâtre, pour toi. Tu auras du succès le jour où tu joueras un homme laid.
Il me donne à lire Héliogabale, une pièce qu'il avait écrite pour moi. Je n'aimais pas beaucoup sa pièce. Après son poème et son livre, j'attendais l'impossible. Je le lui dis. Il m'approuva et me promit d'écrire une autre pièce...
Paul m'emprunta de l'argent, loua un local sous les arcades du Palais-Royal, installa une librairie et une maison d'édition pour publier Jean Genet. (p151)

 
Cocteau dans la librairie Morihien préparant son exposition autour de la licorne (1947)



En quoi le thème de la licorne est-il lié à Jean Genet? Réponse ici:
http://dame-licorne.pagesperso-orange.fr/VERSION%20LONGUE/29b-%20Jean%20Genet.htm


La Dame à la Licorne est l'argument d'un ballet de Cocteau, créé en Allemagne en 1952.



Quelque capitale que soit la rencontre entre Genet et Cocteau, elle reste un hasard; c'est bien Jean Marais que Genet cherchait à approcher. Ebloui par Britannicus, il cherche un interprète et se conçoit lui-même comme dramaturge, voire scénariste de cinéma. Ainsi, c'est sur sa demande que Sentein (rencontré en septembre 1942) porte en décembre rue de Montpensier Pour la Belle, dont il y a tout lieu de penser qu'il s'agit de la première version de ce qui deviendra Haute Surveillance. Jean Marais absent (toujours en Italie) c'est Cocteau qui lit la pièce.

"En janvier 1943, me semble-t-il, j'appris de la bouche de Marais, qui venait de rentrer, que Cocteau ne l'avait guère appréciée. Je retardais de rapporter à Genet ce mauvais résultat de ma démarche en lui suggérant de communiquer à Cocteau l'exemplaire dactylographié qui lui restait (les autres perdus) de Notre-Dame des Fleurs dont il m'avait lu quelques pages et dont j'attendais meilleur succès auprès de Cocteau. "(Lettre de Sentein à H.E. Steward)

Comme on sait Sentein ne délivra pas lui-même le livre ni Le Condamné à Mort. Genet, lui, se lance dans la rédaction d'une nouvelle pièce, celle qu'il offre à Jean Marais sur la route de Nice. On a longtemps cru la pièce détruite, mais Genet en montre en février 1944 une version en trois actes à Olga Barbezat (femme de son futur éditeur lyonnais) et la pièce figure dans le contrat d'édition Morihien de mars 1943, lequel engage l'auteur pour "un poème, trois romans" (sans précision de titres) et quatre pièces de théâtre: La journée castillane, Persée (perdue), Pour la Belle et Héliogabale.

Interrogé par Edmund White lorsqu'il concoctait sa biographie de Genet, Morihien avoue avoir vendu le manuscrit d'Héliogabale à un libraire amateur d'autographes (il ne sait plus qui) dans les années 50. Gageons que cet exemplaire (qui circula beaucoup) existe toujours, en mains privées, puisque Sothebys vendit en 2004 le dactylographe de La Journée castillane, en provenance de la collection de Paul Morihien, sans naturellement qu'aucune tentative d'achat ou de préemption ne soit menée; la citation des premières didascalies laisse penser qu'il pourrait s'agir d'un Don Juan:

''Un escalier de pierre entre deux paliers. Rampe de pierres. Murs où la pierre est apparente ; c'est l'intérieur d'un château, l'escalier conduit aux appartements de Don Juan Hernando, en costume de nuit (17 ans) très troublé...'' Ainsi commence La Journée castillane, l'une des deux premières pièces de théâtre de Genet, jusqu'alors déclarée perdue, conservée en réalité par Paul Morihien, son premier éditeur...Les six poèmes en prose, retrouvés avec ce tapuscrit et peut-être inédits, sont d'une inspiration différente et peuvent être rapprochés des poésies pénitentiaires : des voleurs se regardent, la tige d'une rose blanche entre les dents. (http://www.sothebys.com/fr/auctions/ecatalogue/lot.97.html/2004/books-and-manuscripts-pf4006)

Serait-ce la pièce que Cocteau, particulièrement méfiant en matière de théâtre, et enclin à croire que tous les jeunes auteurs le décalquent n'avait pas aimée? le 16 février,  Jean Cocteau note dans son Journal : « J. Genet m'a apporté son roman [Notre-Dame des fleurs]. [...] On rêve de posséder ce livre et de le répandre. D'autre part, c'est impossible et c'est très bien que ce soit impossible. L'exemple type de la pureté aveuglante et inadmissible. [...] Genet est un voleur poursuivi par la police. On tremble qu'il ne disparaisse et qu'on détruise ses œuvres. Il faudrait pouvoir les éditer, à quelques exemplaires, sous le manteau. »
Le 22, il ajoute: « La bombe Genet. Le livre est là, dans l'appartement, terrible, obscène, impubliable, inévitable. [...] Pour moi, c'est le grand événement de l'époque. Il me révolte, me répugne et m'émerveille. [...] Mais que faire ? Attendre. Attendre quoi ? qu'il n'existe plus de prisons, de lois, de juges, de pudeur ? [...] J'ai relu Notre-Dame des fleurs ligne par ligne. Tout y est odieux et prestigieux. Genet dérange ». 

C'est alors que germe l'idée de transformer Paul Morihien en libraire-éditeur, pour publier le livre impubliable: mais il faut, ne serait-ce que pour se procurer le papier sous l'occupation, l'entremise d'un véritable professionnel. Commencent les longues tractations avec Denoël (éditeur de Céline comme d'Elsa Triolet, toujours en quête d'ouvrages aux qualités sulfureuses).
23 février:   « François Sentein a presque fini de ponctuer Notre-Dame des fleurs. Dîner hier chez Denoël. J’en parle à table. Il m’offre de publier le livre sous le manteau. Cent cinquante ou deux cent cinquante exemplaires. »


Cocteau Lettre à Jean Marais
jeudi (non daté, mais avant le 20 avril puisque c'est à cette date que Cocteau se rend à Nice sur le tournage de l'Eternel Retour): "Quant à Genet il t'a reçu comme un coup de soleil. Sa lettre est rose vif, pareille à ceux qui pèlent. Il pousse le délire (fièvre du coup de soleil) jusqu'à essayer de m'apprendre qui tu es! (sic) mais c'est adorable. On a fini de corriger les fautes de frappe de son livre. On le retape et je le porte à Denoël qui ne se tient plus d'impatience (il ne faut pas dire qu'il se charge d'éditer le livre. personne au monde ne s'en mêle. C'est un livre né de la neige et du feu.)"

Jean Marais portrait de Genet (1947)
premier tableau connu de l'écrivain


Arrêté le 29 mai pour le vol d'un tirage original de Verlaine, Genet écrit à Sentein de la prison de La Santé en date du 3 juin:  « J’ai écrit à Denoël. Je ne sais pas ce qu’il fera pour moi.» Il prévient Cocteau de l'arrestation, lequel remettant le cas dans les mains de l'avocat Maurice Garçon, viendra défendre en personne Genet devant le tribunal. La presse collaborationniste se gausse, insinue que Cocteau et le voyou dont les oeuvres sont des projets avortés, sont amants. La haine se transforme en agression. Le 27 août Cocteau, reconnu par le service d'ordre qui encadre un défilé sur les Champs-Elysées de la légion des volontaires engagés auprès des allemands pour se battre à leur côtés sur le front russe, parce qu'il refuse de les saluer, est violemment passé à tabac. Jean Marais envisage d'assassiner Laubreaux. Paul Morihien et ses amis du Racing l'emmènent en Bretagne sous prétexte de lui fournir un alibi, et parviennent à l'en dissuader. Pendant ce séjour, Jean Marais découvre qu'il est atteint de somnambulisme.

Les projets (faut-il écrire les fantasmes?) d'assassinat ne s'arrêtent pas aux français. Marais situe en 1943 cette anecdote qui n'est pas sans rapport avec divers éléments de la trame narrative du futur roman de Genet Pompes funèbres:

"Un soir, je vais à la répétition générale d'une pièce de Sacha Guitry. A l'entracte, un homme s'approche de moi: "Je suis Arno Breker, me dit-il. J'ai vu votre film Carmen à une projection privée. Je souhaite vous avoir pour modèle. Consentiriez-vous à venir en Allemagne et poser pour moi?" Je n'avais jamais rencontré Arno Breker, mais j'avais vu ses oeuvres à son exposition. Il était distingué, serein, sûr de lui. J'invoquai des contrats de film, des projets de théâtre qui m'obligeraient de rester à Paris.
... A la sortie du théâtre, rentrant à pied rue Montpensier, mon imagination éclate: "Pourquoi ai-je refusé de partir et de poser pour Arno Breker? me disais-je. Breker est l'ami intime d'Hitler. Si je pose pour lui, je verrai donc Hitler et je le tue."


Genet, condamné à trois mois de prison (en partie couverts par la détention préventive) profite de son séjour à l'ombre pour commencer Miracle de la Rose, pour lequel Denoël lui consent une avance de 6000 francs. Le 8 septembre, Jean Cocteau note dans son Journal, à propos de Jean Genet qui vient de sortir de prison : « Visite de Genet. Il sortait de chez Denoël. Le système du livre sans nom d’auteur le blesse à mort. Il s’oppose à ce que son livre paraisse. Il a dû le dire à Denoël en termes incompréhensibles. " Je perds 25 000 francs " s’est écrié Denoël. Genet a dû répondre : " Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ? "

Notre-Dame des Fleurs commence à circuler en décembre. Denoël l'a fait imprimer à Monaco "aux dépens d'un amateur", dans un tirage à 350 exemplaires (en fait 700 avec une double numérotation).


Le 25 décembre, Genet est transféré au Camp des Tourelles, prison réservée aux indésirables sans profession, antichambre de la déportation. Il s'irrite des hésitations de l'éditeur et tente de négocier avec Barbezat une nouvelle édition. A sa sortie de prison il récupère quelques exemplaires. Le stock sera distribué durant l'année 1944 par Paul Morihien, dont deux amis livrent l'ouvrage à bicyclette ou en side-car à une liste de riches homosexuels et amateurs d'art.

Genet écrit à Paul Morihien : «  j'ai pris les neuf exemplaires de N.D. des Fleurs, que je fais vendre... Je te remettrai les 30.000 frs, moins 10.000 dont j'aurai besoin... Avec Robert, nous imprimons dès cette semaine les dessins de N.D. des Fleurs... Nous comptons en retirer 600.000 frs dont 200.000 pour toi..."
On ne sait rien de dessins pour ce livre (peut-être certains des Caillaux de l'édition des poèmes reniés). Genet confiera plus tard:

« Mon rêve aurait été de le porter ou d'être de connivence avec un éditeur qui l'aurait fait paraître sous une couverture tout à fait anodine et l'aurait diffusé à peu d'exemplaires, disons trois ou quatre cents. Ce livre aurait cheminé dans des consciences non prévenues. Malheureusement ce n'était pas possible. Il a bel et bien fallu le vendre à un éditeur qui l'a vendu à des pédérastes ou à des écrivains, mais c'est presque pareil tout compte fait : c'étaient des hommes qui savaient à quoi s'en tenir. Mais j'aurais voulu que mon livre tombe entre les mains de banquiers catholiques ou dans des chaumières, chez des agents de police ou des concierges. »

Notons qu'en dépit de ses rodomontades, Genet cédera aux sirènes de la convention et n'hésitera pas à édulcorer son texte lors de la reprise par Gallimard pour les oeuvres complètes...

A Noël 1943, Cocteau et Marais sont en Bretagne, reçus, avec lui, par des amis de Paul. Le cadeau de Cocteau est une pièce qui répond aux conditions énoncées par Marais sous forme de boutade:
"Ne pas parler au premier acte, pleurer de joie au second, et tomber à la renverse dans un escalier au troisième".
Il veut l'appeler "Azraël" (l'Ange de la Mort) mais le titre est déjà pris. Il pense à "La Mort écoute aux Portes"... Il propose encore "La Belle et la Bête"."Oh! non, Jean, m'écriai-je; j'aimerais tellement que tu fasses un film avec La Belle et la Bête!" La pièce, d'une beauté singulière, s'appela L'Aigle à deux Têtes."



photographie de plateau R. Voinquel